1 octobre 2007 1 01 /10 /octobre /2007 20:09
img120.jpg
Cliché JF. Novembre 1990.

"Il ne trie plus la salade."
Joël Fauré (Le Livre de mon père)
Repost 0
1 octobre 2007 1 01 /10 /octobre /2007 19:21
Ce petit livre est à l'image de mon pauvre papa et de moi-même : incomplet et imparfait.

Que c'est triste un jardin abandonné. Que c'est triste des outils veufs de mains. "Oh" est fatigué. Il ne repique plus la salade. Il ne trie plus la salade. Du bout de ses doigts déformés par l'arthrose, "Oh" me passe un peu la main.
Dans le garage, les sécateurs rouges m'invitent à débroussailler les ronciers.
Je commence un nettoyage. "Oh" paraît satisfait. Il me gratifie seulement de son "mais" habituel : "C'est bien mais tu n'as pas fait devant les poules."

Alors je pris une bêche et me mis à bêcher.
Je tirai la binette et poussai la brouette.
Comme George Sand qui inventait à Nohant "des parterres improvisés" et se réjouissait de remuer la terre, je communiai avec elle et me sentai très bien.

Alors encore, je travaillai comme un forçat du vert et du marron. Et le marron de la terre grasse me rendit des souvenirs de mon passé : la pièce d'un gadget de "Pif-Gadget", un soc de charrue, des éclats de bouteille d'"Huilor", des boîtes de pilchard en grande quantité, des bribes de briques, des fragments de pot-aux-roses-pourris, beaucoup de ferraille, et des déchets de caoutchouc en abondance (pourtant, pas d'hévéas à l'horizon, seule une certaine usine à quelques lieues de là.)

Alors enfin, je retrouvai ici et là les vestiges de la "Maison Vieille" : quelques poutres, portes, fenêtres, une volée de quelques marches d'escalier, des tuiles canal. Mais aussi, recuits par les saisons ou falsifiés sur leur âge, une croix des rogations en partie pourrie, un casque de la guerre de 1914 et une escopette à la crosse dévorée par des années de lutte et de combat avec elle-même.

C'est un jour comme un autre.
La mort est très forte. Elle gagne à tous les coups.
La Grande Faucheuse est venue cueillir "Oh" le jour de Noël. C'est pas neutre. C'est pas anodin. Un "pitchoun" arrive ; un vieillard s'en va.
Il a mangé. Il s'est assis sur une chaise de la cuisine, rose des vents sud-sud-est, en vis-à-vis direct du sapin de "Pif" qu'il m'avait aidé à planter.
J'ai dans l'idée de "m'amuser" à me fixer un objectif : recenser dans le vaste monde les âmes qui ont été soustraites à leurs corps ce jour-là. Le 25 décembre 2003. Si vous en connaissez, contactez-moi.

Il s'est éteint comme une bougie.
Fffffffffffffffff

FIN

------

PROCHAINEMENT SUR CET ECRAN


"LA QUATRE DE COUVERTURE DU LIVRE DE MON PERE"
par Camille C.

*

Narcissiques, exhibitionnistes, décriés, nés d'un seul jet et sans retouche, écrits dans l'urgence et la compulsion
LES CARNETS
de Joël Fauré
Repost 0
30 septembre 2007 7 30 /09 /septembre /2007 12:09
img118.jpg
"...un peu comme sur les timbres de caoutchouc qui donnent des fleurs, des girafes ou des adresses d'huissiers, on lisait deux lettres encadéres d'élégantes volutes : D A"
Joël Fauré (Le Livre de mon père)

Repost 0
30 septembre 2007 7 30 /09 /septembre /2007 11:02
Le rouleau à dépiquer.
Je suis fier et heureux de pouvoir faire respirer deux mots très beaux dans une même phrase : éteule et javelle.
L'éteule est la tige de blé qui vient d'être fauché dans la force de l'âge et qui reste pied en terre. Si vous convoquez votre mémoire, peut-être vous souviendrez-vous d'avoir marché dans ces chaumes, qui blessaient vos mollets nus, et comme vous n'étiez pas fakir, vous rentriez ensanglanté.
La javelle est un tas de la partie haute et sectionnée, laissée sur le champ à sécher. Ce n'est qu'ensuite qu'entrait en action la biette qui confectionnait les gerbes.
Ramené sur une aire qui n'était en aucun cas de repos, le champ de blé démonté était prié de donner le meilleur de lui-même. Il fallait séparer le bon grain de l'ivraie. Il fallait supprimer la balle au grain. Le fléau, un temps, y pourvut. Je passerai sous silence les fléaux que mon bon papa et moi avons connus : ils ne battaient pas le même grain.
En revanche, je me suis longtemps amusé, enfant, avec un gros rouleau tronçonnique en bonne pierre, sans savoir ce que c'était. Il était là, prêt à rouler, mais ne roulait pas, affaissé qu'il semblait, sous sa lourdeur d'obèse qui ne fait plus d'exercice. Je m'y asseyais dessus, ainsi que sur le trône d'un royaume déchu, et me laisser glisser, façon "Le Roi se meurt". De part et d'autre du cylindre, deux ergots de plein fer refusaient de me dire à quoi ils servaient.
Je voyais semblable instrument ici et là, dans la campagne environnante, réduit à un usage décoratif qu'il ne se soupçonnait pas.
Je dois à la vérité de dire que ce ci-devant rouleau était un rouleau à dépiquer.
Tiré par des boeufs, il était, dès le début du XIXe siècle, utilisé pour écraser la moisson et en extraire la quintessence, celle-là même qui fait grandir les petits enfants, à la campagne comme à la ville.
Un jour, "Oh" l'a culbuté. Il s'est retrouvé sur le flanc, et mon père a déposé dessus une vasque de pétunias.

Le Tarare.
Un mot, à lui tout seul, n'est pas mal non plus. Dans les années cinquante, lorsque ironiquement on disait : "Tarare !", ça voulait dire en quelque sorte : "Chante, beau merle ! Je me moque de ce que j'entends dire ; je n'y crois pas."
"Taratata"
en quelque sorte.
L'objet dont je voudrais vous entretenir est aussi beau que le mot. Tarare. Il ressemble à un instrument de musique. Il a une rotondité de contrebasse et des faux-airs de piano. Quoi qu'il en soit, c'est un instrument à vent.
Il était au rebut sous l'appentis de tôle, à même le sol, et lorsque je voulus le sauver de l'anéantissement dans lequel il était tombé, je découvris qu'il s'enlisait dans la terre. Les pieds étaient pourris...
Le tarare servait à tamiser, grâce à un système de pales et de ventilation, les têtes d'épis.
La petite cantate de la nostalgie a fourni de la farine à nos moulins et les dernières rafales de vent d'avant l'orage ont emporté les derniers fétus de paille comme des notes de musique.

L'Objet mystérieux.
Je l'ai connu alors qu'il était encore complet. Il aurait pu faire l'objet d'un jeu télévisé genre "schmilblick" "Qu'est-ce que c'est ? A quoi ça sert ?" Il se présentait sous la forme d'un outil à manche de la famille des tournevis.
Mais en lieu et place du cruciforme, une bonne plaque, plein fer, avec en relief et en négatif, un peu comme sur les timbres de caoutchouc qui donnent des fleurs, des girafes ou des adresses d'huissiers, on lisait deux lettres séparées par un point, encadrées d'élégantes volutes : D.A. D.A ? Comme Dernier Avertissement ? L'usure du temps a fait déchausser la tige du manche de bois. Il ne reste plus que la partie ferrée. Je m'amuse parfois à l'utiliser comme un vulgaire tampon de bureaucrate. D.A : j'ai bien pensé qu'il pouvait être tout simplement une empreinte pour marquer le bétail au fer rouge ? Peut-il servir à des jeux sadomasochistes ? D.A : je serai reconnaissant à quiconque pouvant m'éclairer sur ces forts caractères d'imprimerie.
Je ne me souviens pas avoir interrogé mon père, et j'ai très bien fait : s'interposer entre deux forts caractères ne m'aurait pas donné le B.A-BA du D.A.

(A suivre.)

Joël Fauré


Repost 0
28 septembre 2007 5 28 /09 /septembre /2007 19:42
Les mots qui suivent sont des mots magnifiques. Les mots qui suivent sont des mots que j'ai vus, et que mon père a vus aussi. Mais lui a fait beaucoup plus : il s'en est servi.
Je n'ai pas vu Venise, Vienne (la ville de Zweig, de Klimt, de Schiele), la Mer Morte... J'ai vu Bruxelles, Cordes-sur-Ciel, Carcassonne, la clinique Castelviel à Castelmaurou... J'ai vu Madrid, Albacete...

D'abord, la Terre. J'ai vu récemment dans une vitrine un paquet de gaufrettes amusantes. Sur l'une d'elles, il était écrit : "Qui terra a guerre a". C'est pas faux.

La Herse.
"C'est un instrument agricole traîné par un tracteur ou un attelage, formé d'un châssis muni de dents metalliques pour le travail superficiel du sol"  dit la notice du Petit Larousse. J'ai vu, de mes yeux vu, mon père se transformer en bête de trait. A l'aide d'une courroie, il tractait, le corps à l'oblique, la herse, mordant à belles dents la terre qui, devant tant de bonne volonté, se laisser ameublir.
Le lundi, au marché de Bessières, Oh avait les yeux de Chimène devant les motoculteurs qui lui promettaient des vertèbres moins douloureuses.

La biette.
Longtemps je n'ai pas compris pourquoi mon père attachait une attention particulière à cet objet curieux. Imaginez une grosse aiguille de noyer ou de buis. Je voyais bien qu'il ne s'agissait pas là que d'un vulgaire morceau de bois. La "chose", ouvragée, avait connu l'ivresse d'un tour de menuisier. C'était beaucoup plus court qu'une canne, beaucoup plus long qu'un manche de couteau. C'était phallique à n'en pouvoir mais. Investi par Oh d'un mystérieux pouvoir, je m'étais résigné à voir ce "machin" sans nom comme le sceptre d'une société secrète dans laquelle je n'aurai pas été adoubé. Ce n'est que sur l'automne de sa vie, quand les blés sont mûrs, qu'il fût inscrit au "Club des Cheveux d'Argent et des Blés d'Or" que mon vieux papa lâcha quelques bribes : "C'est un ligadou. Garde le surtout. Il a servi au Papi Janel" me dit-il. Me voici bien avancé.
Ce n'est qu'encore plus tard, autant dire hier, ou presque aujourd'hui, que j'ai pu reconstituer la fabuleuse histoire du "ligadou" familial.
"Ligadou"
doit sans doute descendre de l'occitan "ligar", c'est-à-dire "lier". Le "ligadou", lors du fauchage des champs de blé à la main -à l'époque, l'opération ne faisait pas la une des journaux- permettait de lier les gerbes, à l'aide d'une ficelle ou de poignées de paille rapidement tressées. Pour faire un peu de chiqué, ce qui ferait bien sourire mon père, j'ajouterai que le nom "savant" du "ligadou" est "biette". Mon pauvre père serait tout à fait épaté s'il apprenait que je tiens ces informations d'une machine magique et moderne qui s'appelle "Internet", et que je répercute cette donnée sur un "blog"...
Mes amies les biettes sont en lieu sûr chez moi. Ce sont les derniers remparts, avec les allumettes et les tampons-encreurs d'une société humaine qui se dérobe.
C'est promis, sauf si l'on insiste, je ne recouvrirai pas les "biettes" d'un préservatif et ne les transformerai pas en godemiché...

(A suivre.)

Joël Fauré

Repost 0
27 septembre 2007 4 27 /09 /septembre /2007 20:34
img116.jpg

"C'est une photo. Ratée. Mon père, massive carrure, promu coiffeur des stars, une brosse à cheveux entre les mains, venu égaliser mes mèches rebelles, occupe au premier plan un bon tiers du cliché.
C'est pas facile de se placer là où il faut quand on est père.
Surtout quand il y a les autres."
Joël Fauré (Le Livre de mon père)

Repost 0
27 septembre 2007 4 27 /09 /septembre /2007 20:04
C'est une photo. Ratée. Un instant volé. Je la date sans trop de difficultés. J'ai entre dix mois et soixante-quinze ans. Ce qui nous laisse une marge confortable et permet un amoindrissement d'erreurs.
Ce devait être un dimanche. C'était à la campagne. Des gens de la ville venaient. Guy et Suzon. Jeanne et Raymond. Ils venaient chercher du lait et des oeufs. Ce jour-là, Guy ou Raymond a apporté un appareil-photo qui devait être aussi gros qu'un accordéon.
C'est une photo. Dentelée. Je suis harnaché dans une position inconfortable sur un siège-bébé. Je le suis resté. Bébé et inconfortable. Dessous, on devine les pattes d'un nounours en caoutchouc. A l'arrière-plan, le portail noir de l'étable sert de toile de fond idéale à notre destin. Jusque là, rien de notable. L'intention était louable : on a voulu m'immortaliser bébé.
Si la photo ne devient plus montrable, c'est parce que l'opérateur, dans sa hâte, a libéré le petit oiseau trop vite.
Résultat : mon père, massive carrure, promu coiffeur des stars, une brosse à cheveux entre les mains, venu égaliser mes mèches rebelles, occupe au premier plan un bon tiers du cliché.
C'est pas facile de se placer là où il faut quand on est père.
Surtout quand il y a les autres...

Ce petit livre n'est pas un livre sur mon père ; c'est un glossaire des outils agricoles d'autrefois. Vous avez sans doute dû vous rendre compte que je suis parfaitement incapable d'écrire sur mon père. Ce sera ainsi beaucoup plus simple.
"Objets inanimés avez-vous donc une âme qui s'attache à notre âme et la force d'aimer ?"

Ils
incluent des roues de charrettes bleu charrette dans leurs portails ;
Ils transforment des pompes à chapelet en vasques de fleurs ;
Ils placent un vieux brabant au milieu de nains de jardin ;
Ils transforment des jougs de boeuf en penderie dans le vestibule du salon ;
"Ils", ce sont les bobos, les beaufs, les "cul-cul", les "gnan-gnan".
Ma mère, ma bonne mère, ma brave "Marthou", a elle-même cédé au caprice d'entasser des vieux pneus, de les peindre façon mur de briques, et d'y planter des bégonias.
J'avoue moi-même avoir été tenté, sans succès, de transformer un fouloir à raisin en destructeur de papier.

(A suivre.)

Joël Fauré

Repost 0
25 septembre 2007 2 25 /09 /septembre /2007 20:59
img115.jpg
Photo P. Ferralis

"... Je vous demande de porter attention sur le cimetière. Il se trouve à la sortie du village. Non, je ne vous entraîne pas sur un terrain macabre. (...)
Regardez la carte postale de Buzet. Il y a encore suffisamment de place jusqu'au bord de l'eau, jusqu'aux berges du Tarn pour une éventuelle extension."
Joël Fauré. (Le Livre de mon père)



Repost 0
25 septembre 2007 2 25 /09 /septembre /2007 19:06
Ca sent le sapin mouillé.
Ca sent l'automne, et c'est très bien. Les arrières-saisons sont douces. Un peu de pluie suivie d'un peu de soleil sont les conditions idéales pour que poussent les champignons. Mon père est mieux qu'un chercheur, c'est un trouveur. Dans les haies, il déniche de leur mousse les mousserons. Dans des lieux connus de lui seul, il coupe à la base, au couteau, des coulemelles. Les dictionnaires parlent de "lepiotes élevées". Mais surtout il débusque aux "Quatre Chênes" des cèpes bons pieds bons chapeaux qui finiront, au pire, séchés pour agrémenter les sauces, au mieux poëlés en persillade. Sous les pins et les sapins mouillés, il ceuille des lactaires délicieux ; près des châtaigniers, il entend un orchestre de trompettes de la mort (les dictionnaires parlent de "cornes d'abondance") qui entonnent un requiem de Fauré.
Tel père, mais non tel fils, il faut, si je veux en déguster, que les champignons me fassent tomber.
Seuls, sur le petit chemin herbeux qui conduit vers mes "beaux ares", les "boutons de guêtres" ou "Petits parisiens", ou encore "Pradelets" se laissent venir à moi, et m'enivrent d'un parfum affirmé comme celui d'une jolie dame.

Concession à perpétuité.
Si vous vous fendez de quelques centimes d'euros pour acheter une carte postale qui représente une vue aérienne générale de "Buzet-la-Forêt", je vous demande de porter votre attention sur le cimetière. Il se trouve à la sortie du village. Non, je ne vous entraîne pas sur un terrain macabre. Mais, soyons lucides, amis. Permettez-moi de me faire aider par "Le Canard enchaîné" pour étayer mes dires. Sous le titre bien trouvé "Ca tombe mal", l'hebdo satirique reproduit une circulaire préfectorale adressée aux maires. La circulaire est intitulée : "Action des maires dans la gestion d'une crise sanitaire majeure de type pandémie." Le Préfet demande aux maires "d'identifier les sites potentiels permanents qui pourraient recevoir des corps sans mise en bière, de recenser les sites de stockage de cercueuils, cerceuils hermétiques et housses, et la réalisation d'un annuaire avec les coordonnées des entreprises de pompes funèbres, des fabricants et/ou distributeurs de cercueils les plus proches."
Regardez la carte postale de Buzet. Il y a encore suffisamment de place jusqu'au bord de l'eau, jusqu'aux berges du "Tarn" pour une eventuelle extension.
Si Georges Brassens avait été Buzetois, il aurait pu chanter : "Vous envierez surtout l'éternel estivant, qui fait du pédalo sur la vague en riant, qui passe sa mort en vacances..."

Oui, je l'ai dit déjà, les champs de douleur de mes parents sont devenus mes terrains de jeu.

Je te dis pas...
Je suis assis dans une gargote, seul à manger. Sans le vouloir arrivent à mes oreilles des phrases dites par une petite... treize, quatorze ans à peine, à deux pas de moi. Je l'entends sans l'écouter, version "pas le choix". Je vous le jure, en moins de cinquante secondes, elle dit au moins trois fois : "Je te dis pas... Et je te dis pas... Et je te dis pas..." Et elle dit, elle dit, elle dit...
"Je te dis pas, papa, et pourtant j'aurais bien aimé..."
Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. P
Voilà, j'ai rattrapé le temps perdu.

"Papa. Habemos papa... barbe à papa... Paparazzi... Gérard Palaprat... Bas les papattes...."
Soyons joueurs, -l'humour est la politesse du désespoir- : placez-vous bien en face d'un ami ou d'une amie, et dites-lui à haute voix, si possible en laissant l'air et la salive s'exprimer à leur guise : "Mon papa est pompier à Perpignan."

Pourquoi la vie, cette conne, au plein milieu d'un kaléidoscope brouillé, me fait-elle voir maintenant bien clair mon père, autrement ?
Lui, hier si croquant, si grossier, si ours, si pourceau ; lui, oui, lui, aujourd'hui si délicat, délicat, délicat ?
Ce n'est pas son squelette que j'interroge. C'est à vous, lecteur, que je parle.

Je ne l'ai jamais vu heureux.
Je crois qu'il se défendait de l'être.

Pourquoi, certains soirs, la douleur est-elle si proche de la jouissance ? Triste privilège d'exister sans exister.

Lui et moi étions deux masochistes. Et deux masochistes ne se complètent pas, mais souffrent sans plaisir ; se repoussent comme deux aimants.
Si encore un grand sadique nous avait aimablement malmenés, nous n'en serions pas là...
"Tout ce qui agit est une cruauté" m'a écrit un ami de Rodez, Antonin Artaud.
C'est l'inaction qui nous a épuisés. Puis désespéré. Avec une consolation : seuls les vrais désespérés savent ce qu'est la sérénité.

Quand le tête se dégage, quand le corps s'allège, que les organes retrouvent leur silence, alors tout va bien. Merci, Monsieur le Temps.
 
(A suivre.)

Joël Fauré.

-----
Disparition

LE MIME MARCEAU :
PREMIER COUAC DANS LE SILENCE

Je viens d'apprendre, comme tout le monde, que Marcel Marceau vient de mourir, à l'âge où meurent à peu près les hommes aujourd'hui. (Sur "France Inter", je trouve que sa mort ne fait pas beaucoup de bruit. C'est voulu ? C'est pour lui rendre hommage ? Etonnant, l'homme était un grand bavard...)
Je connais tout et rien du mime Marceau.
Parviennent seulement à ma pensée des résonances personnelles :
Laetitia Bégou, jeune et jolie et intelligente femme amoureuse du théâtre, à peine remise d'une rencontre avec Francis Huster -excusez du peu- avait insisté pour me rencontrer après avoir vu ma pièce "Agence" ; "chose" a été effectuée au buffet de la gare de Toulouse Matabiau. Laetitia était alors élève chez Anne Sicco, compagne du mime Marceau, à "L'Oeil du silence", à Cahors. -Je ne sais pas ce qu'elle est devenue : elle peut me joindre si elle le souhaite.
Je connais tout et rien du mime Marceau.
S'impose à moi surtout ce texte que je sais par coeur de Raymond Devos, et que j'ai dit au moins trois fois hier :
"Je suis fasciné par le mime, parce que le mime, c'est paradoxal.
Par exemple, un mime qui mime quelqu'un qui se cache derrière un mur ; si c'est un bon mime, on voit le mur et on voit plus le type qui se cache derrière...
Et moi un jour sur scène, je devais mimer un personnage qui n'a rien à faire.
Et ben, j'ai rien pu faire.
Parce que ne rien faire, ça peut se dire mais ça ne peut pas se faire.
Et moi je lui avais donné ma parole de mime que je ne dirai rien.
Alors je suis entré sur scène, comme ça, sans rien dire, sans rien faire... Ca a l'air de rien, mais faut l'faire.
Et plus je ne faisais rien, plus les gens disaient : "Qu'est-ce qu'il fait ? " Parce que les gens sont pas fous ; ils voyaient bien que je faisais quelque chose, mais comme c'était rien, ils s'attendaient à plus.
Les gens dans la salle qui voyaient que je ne faisais rien, et que je le faisais bien, ont commencé à trouver à redire. Il pourrait au moins faire un geste. Ce que voyant j'ai fait le seul geste que peut se permettre quelqu'un qui ne fait rien sans qu'on dise il en fait trop : j'ai fait un geste d'impuissance.
Alors les gens dans la salle ont dit : "Qu'est-ce qu-il dit ?"
Alors là, j'ai rompu le silence et j'ai dit : "Mesdames et messieurs, mais je n'ai rien dit."
Qu'est-ce que je j'avais dit là !
Le directeur : "Rideau ! Non seulement je paye un mime à ne rien faire et il le fait pas, mais en plus il ne tient pas sa parole, il parle."
Il m'a dit : "Monsieur, vous n'êtes même pas bon à rien."
Alors le lendemain dans la presse qu'en ont dit les critiques ? Et bien comme je n'avais rien fait, ils n'ont rien dit mais en bien."

Je connais tout et rien du mime Marceau.
J'aime cette jolie phrase que j'ai lue dans le Libé  (24 septembre 2007) qui parle de lui :
"Au Japon, où il a rang de "trésor vivant", on le dit "entouré de fantômes que l'on voit".

Je connais tout et rien du mime Marceau. Et si ça se passe comme avec la mort de Beckett en 89, tout reste à découvrir et je vais encore être percuté.
Il suffit parfois que les gens s'absentent pour s'apercevoir qu'ils existaient et qu'on est passé à côté d'eux.

Joël Fauré



 
Repost 0
23 septembre 2007 7 23 /09 /septembre /2007 12:22
img111.jpg

"... il a en main une suite d'atouts à trèfle. Tout un champ."
Joël Fauré (Le Livre de mon père)


Repost 0

Présentation

BIENVENUE

ESPACE LITTERAIRE ET EROTIQUE

Soyez les bienvenus sur cet "égoblog",
petit jardin virtuel.

N'oubliez pas, quand même, d'aller vous aérer.

"Vivre,
c'est passer d'un espace à un autre
en essayant le plus possible
de ne pas se cogner."

Georges PEREC



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Recherche

Liens