30 septembre 2007 7 30 /09 /septembre /2007 11:02
Le rouleau à dépiquer.
Je suis fier et heureux de pouvoir faire respirer deux mots très beaux dans une même phrase : éteule et javelle.
L'éteule est la tige de blé qui vient d'être fauché dans la force de l'âge et qui reste pied en terre. Si vous convoquez votre mémoire, peut-être vous souviendrez-vous d'avoir marché dans ces chaumes, qui blessaient vos mollets nus, et comme vous n'étiez pas fakir, vous rentriez ensanglanté.
La javelle est un tas de la partie haute et sectionnée, laissée sur le champ à sécher. Ce n'est qu'ensuite qu'entrait en action la biette qui confectionnait les gerbes.
Ramené sur une aire qui n'était en aucun cas de repos, le champ de blé démonté était prié de donner le meilleur de lui-même. Il fallait séparer le bon grain de l'ivraie. Il fallait supprimer la balle au grain. Le fléau, un temps, y pourvut. Je passerai sous silence les fléaux que mon bon papa et moi avons connus : ils ne battaient pas le même grain.
En revanche, je me suis longtemps amusé, enfant, avec un gros rouleau tronçonnique en bonne pierre, sans savoir ce que c'était. Il était là, prêt à rouler, mais ne roulait pas, affaissé qu'il semblait, sous sa lourdeur d'obèse qui ne fait plus d'exercice. Je m'y asseyais dessus, ainsi que sur le trône d'un royaume déchu, et me laisser glisser, façon "Le Roi se meurt". De part et d'autre du cylindre, deux ergots de plein fer refusaient de me dire à quoi ils servaient.
Je voyais semblable instrument ici et là, dans la campagne environnante, réduit à un usage décoratif qu'il ne se soupçonnait pas.
Je dois à la vérité de dire que ce ci-devant rouleau était un rouleau à dépiquer.
Tiré par des boeufs, il était, dès le début du XIXe siècle, utilisé pour écraser la moisson et en extraire la quintessence, celle-là même qui fait grandir les petits enfants, à la campagne comme à la ville.
Un jour, "Oh" l'a culbuté. Il s'est retrouvé sur le flanc, et mon père a déposé dessus une vasque de pétunias.

Le Tarare.
Un mot, à lui tout seul, n'est pas mal non plus. Dans les années cinquante, lorsque ironiquement on disait : "Tarare !", ça voulait dire en quelque sorte : "Chante, beau merle ! Je me moque de ce que j'entends dire ; je n'y crois pas."
"Taratata"
en quelque sorte.
L'objet dont je voudrais vous entretenir est aussi beau que le mot. Tarare. Il ressemble à un instrument de musique. Il a une rotondité de contrebasse et des faux-airs de piano. Quoi qu'il en soit, c'est un instrument à vent.
Il était au rebut sous l'appentis de tôle, à même le sol, et lorsque je voulus le sauver de l'anéantissement dans lequel il était tombé, je découvris qu'il s'enlisait dans la terre. Les pieds étaient pourris...
Le tarare servait à tamiser, grâce à un système de pales et de ventilation, les têtes d'épis.
La petite cantate de la nostalgie a fourni de la farine à nos moulins et les dernières rafales de vent d'avant l'orage ont emporté les derniers fétus de paille comme des notes de musique.

L'Objet mystérieux.
Je l'ai connu alors qu'il était encore complet. Il aurait pu faire l'objet d'un jeu télévisé genre "schmilblick" "Qu'est-ce que c'est ? A quoi ça sert ?" Il se présentait sous la forme d'un outil à manche de la famille des tournevis.
Mais en lieu et place du cruciforme, une bonne plaque, plein fer, avec en relief et en négatif, un peu comme sur les timbres de caoutchouc qui donnent des fleurs, des girafes ou des adresses d'huissiers, on lisait deux lettres séparées par un point, encadrées d'élégantes volutes : D.A. D.A ? Comme Dernier Avertissement ? L'usure du temps a fait déchausser la tige du manche de bois. Il ne reste plus que la partie ferrée. Je m'amuse parfois à l'utiliser comme un vulgaire tampon de bureaucrate. D.A : j'ai bien pensé qu'il pouvait être tout simplement une empreinte pour marquer le bétail au fer rouge ? Peut-il servir à des jeux sadomasochistes ? D.A : je serai reconnaissant à quiconque pouvant m'éclairer sur ces forts caractères d'imprimerie.
Je ne me souviens pas avoir interrogé mon père, et j'ai très bien fait : s'interposer entre deux forts caractères ne m'aurait pas donné le B.A-BA du D.A.

(A suivre.)

Joël Fauré


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28 septembre 2007 5 28 /09 /septembre /2007 19:42
Les mots qui suivent sont des mots magnifiques. Les mots qui suivent sont des mots que j'ai vus, et que mon père a vus aussi. Mais lui a fait beaucoup plus : il s'en est servi.
Je n'ai pas vu Venise, Vienne (la ville de Zweig, de Klimt, de Schiele), la Mer Morte... J'ai vu Bruxelles, Cordes-sur-Ciel, Carcassonne, la clinique Castelviel à Castelmaurou... J'ai vu Madrid, Albacete...

D'abord, la Terre. J'ai vu récemment dans une vitrine un paquet de gaufrettes amusantes. Sur l'une d'elles, il était écrit : "Qui terra a guerre a". C'est pas faux.

La Herse.
"C'est un instrument agricole traîné par un tracteur ou un attelage, formé d'un châssis muni de dents metalliques pour le travail superficiel du sol"  dit la notice du Petit Larousse. J'ai vu, de mes yeux vu, mon père se transformer en bête de trait. A l'aide d'une courroie, il tractait, le corps à l'oblique, la herse, mordant à belles dents la terre qui, devant tant de bonne volonté, se laisser ameublir.
Le lundi, au marché de Bessières, Oh avait les yeux de Chimène devant les motoculteurs qui lui promettaient des vertèbres moins douloureuses.

La biette.
Longtemps je n'ai pas compris pourquoi mon père attachait une attention particulière à cet objet curieux. Imaginez une grosse aiguille de noyer ou de buis. Je voyais bien qu'il ne s'agissait pas là que d'un vulgaire morceau de bois. La "chose", ouvragée, avait connu l'ivresse d'un tour de menuisier. C'était beaucoup plus court qu'une canne, beaucoup plus long qu'un manche de couteau. C'était phallique à n'en pouvoir mais. Investi par Oh d'un mystérieux pouvoir, je m'étais résigné à voir ce "machin" sans nom comme le sceptre d'une société secrète dans laquelle je n'aurai pas été adoubé. Ce n'est que sur l'automne de sa vie, quand les blés sont mûrs, qu'il fût inscrit au "Club des Cheveux d'Argent et des Blés d'Or" que mon vieux papa lâcha quelques bribes : "C'est un ligadou. Garde le surtout. Il a servi au Papi Janel" me dit-il. Me voici bien avancé.
Ce n'est qu'encore plus tard, autant dire hier, ou presque aujourd'hui, que j'ai pu reconstituer la fabuleuse histoire du "ligadou" familial.
"Ligadou"
doit sans doute descendre de l'occitan "ligar", c'est-à-dire "lier". Le "ligadou", lors du fauchage des champs de blé à la main -à l'époque, l'opération ne faisait pas la une des journaux- permettait de lier les gerbes, à l'aide d'une ficelle ou de poignées de paille rapidement tressées. Pour faire un peu de chiqué, ce qui ferait bien sourire mon père, j'ajouterai que le nom "savant" du "ligadou" est "biette". Mon pauvre père serait tout à fait épaté s'il apprenait que je tiens ces informations d'une machine magique et moderne qui s'appelle "Internet", et que je répercute cette donnée sur un "blog"...
Mes amies les biettes sont en lieu sûr chez moi. Ce sont les derniers remparts, avec les allumettes et les tampons-encreurs d'une société humaine qui se dérobe.
C'est promis, sauf si l'on insiste, je ne recouvrirai pas les "biettes" d'un préservatif et ne les transformerai pas en godemiché...

(A suivre.)

Joël Fauré

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27 septembre 2007 4 27 /09 /septembre /2007 20:34
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"C'est une photo. Ratée. Mon père, massive carrure, promu coiffeur des stars, une brosse à cheveux entre les mains, venu égaliser mes mèches rebelles, occupe au premier plan un bon tiers du cliché.
C'est pas facile de se placer là où il faut quand on est père.
Surtout quand il y a les autres."
Joël Fauré (Le Livre de mon père)

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27 septembre 2007 4 27 /09 /septembre /2007 20:04
C'est une photo. Ratée. Un instant volé. Je la date sans trop de difficultés. J'ai entre dix mois et soixante-quinze ans. Ce qui nous laisse une marge confortable et permet un amoindrissement d'erreurs.
Ce devait être un dimanche. C'était à la campagne. Des gens de la ville venaient. Guy et Suzon. Jeanne et Raymond. Ils venaient chercher du lait et des oeufs. Ce jour-là, Guy ou Raymond a apporté un appareil-photo qui devait être aussi gros qu'un accordéon.
C'est une photo. Dentelée. Je suis harnaché dans une position inconfortable sur un siège-bébé. Je le suis resté. Bébé et inconfortable. Dessous, on devine les pattes d'un nounours en caoutchouc. A l'arrière-plan, le portail noir de l'étable sert de toile de fond idéale à notre destin. Jusque là, rien de notable. L'intention était louable : on a voulu m'immortaliser bébé.
Si la photo ne devient plus montrable, c'est parce que l'opérateur, dans sa hâte, a libéré le petit oiseau trop vite.
Résultat : mon père, massive carrure, promu coiffeur des stars, une brosse à cheveux entre les mains, venu égaliser mes mèches rebelles, occupe au premier plan un bon tiers du cliché.
C'est pas facile de se placer là où il faut quand on est père.
Surtout quand il y a les autres...

Ce petit livre n'est pas un livre sur mon père ; c'est un glossaire des outils agricoles d'autrefois. Vous avez sans doute dû vous rendre compte que je suis parfaitement incapable d'écrire sur mon père. Ce sera ainsi beaucoup plus simple.
"Objets inanimés avez-vous donc une âme qui s'attache à notre âme et la force d'aimer ?"

Ils
incluent des roues de charrettes bleu charrette dans leurs portails ;
Ils transforment des pompes à chapelet en vasques de fleurs ;
Ils placent un vieux brabant au milieu de nains de jardin ;
Ils transforment des jougs de boeuf en penderie dans le vestibule du salon ;
"Ils", ce sont les bobos, les beaufs, les "cul-cul", les "gnan-gnan".
Ma mère, ma bonne mère, ma brave "Marthou", a elle-même cédé au caprice d'entasser des vieux pneus, de les peindre façon mur de briques, et d'y planter des bégonias.
J'avoue moi-même avoir été tenté, sans succès, de transformer un fouloir à raisin en destructeur de papier.

(A suivre.)

Joël Fauré

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25 septembre 2007 2 25 /09 /septembre /2007 20:59
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Photo P. Ferralis

"... Je vous demande de porter attention sur le cimetière. Il se trouve à la sortie du village. Non, je ne vous entraîne pas sur un terrain macabre. (...)
Regardez la carte postale de Buzet. Il y a encore suffisamment de place jusqu'au bord de l'eau, jusqu'aux berges du Tarn pour une éventuelle extension."
Joël Fauré. (Le Livre de mon père)



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25 septembre 2007 2 25 /09 /septembre /2007 19:06
Ca sent le sapin mouillé.
Ca sent l'automne, et c'est très bien. Les arrières-saisons sont douces. Un peu de pluie suivie d'un peu de soleil sont les conditions idéales pour que poussent les champignons. Mon père est mieux qu'un chercheur, c'est un trouveur. Dans les haies, il déniche de leur mousse les mousserons. Dans des lieux connus de lui seul, il coupe à la base, au couteau, des coulemelles. Les dictionnaires parlent de "lepiotes élevées". Mais surtout il débusque aux "Quatre Chênes" des cèpes bons pieds bons chapeaux qui finiront, au pire, séchés pour agrémenter les sauces, au mieux poëlés en persillade. Sous les pins et les sapins mouillés, il ceuille des lactaires délicieux ; près des châtaigniers, il entend un orchestre de trompettes de la mort (les dictionnaires parlent de "cornes d'abondance") qui entonnent un requiem de Fauré.
Tel père, mais non tel fils, il faut, si je veux en déguster, que les champignons me fassent tomber.
Seuls, sur le petit chemin herbeux qui conduit vers mes "beaux ares", les "boutons de guêtres" ou "Petits parisiens", ou encore "Pradelets" se laissent venir à moi, et m'enivrent d'un parfum affirmé comme celui d'une jolie dame.

Concession à perpétuité.
Si vous vous fendez de quelques centimes d'euros pour acheter une carte postale qui représente une vue aérienne générale de "Buzet-la-Forêt", je vous demande de porter votre attention sur le cimetière. Il se trouve à la sortie du village. Non, je ne vous entraîne pas sur un terrain macabre. Mais, soyons lucides, amis. Permettez-moi de me faire aider par "Le Canard enchaîné" pour étayer mes dires. Sous le titre bien trouvé "Ca tombe mal", l'hebdo satirique reproduit une circulaire préfectorale adressée aux maires. La circulaire est intitulée : "Action des maires dans la gestion d'une crise sanitaire majeure de type pandémie." Le Préfet demande aux maires "d'identifier les sites potentiels permanents qui pourraient recevoir des corps sans mise en bière, de recenser les sites de stockage de cercueuils, cerceuils hermétiques et housses, et la réalisation d'un annuaire avec les coordonnées des entreprises de pompes funèbres, des fabricants et/ou distributeurs de cercueils les plus proches."
Regardez la carte postale de Buzet. Il y a encore suffisamment de place jusqu'au bord de l'eau, jusqu'aux berges du "Tarn" pour une eventuelle extension.
Si Georges Brassens avait été Buzetois, il aurait pu chanter : "Vous envierez surtout l'éternel estivant, qui fait du pédalo sur la vague en riant, qui passe sa mort en vacances..."

Oui, je l'ai dit déjà, les champs de douleur de mes parents sont devenus mes terrains de jeu.

Je te dis pas...
Je suis assis dans une gargote, seul à manger. Sans le vouloir arrivent à mes oreilles des phrases dites par une petite... treize, quatorze ans à peine, à deux pas de moi. Je l'entends sans l'écouter, version "pas le choix". Je vous le jure, en moins de cinquante secondes, elle dit au moins trois fois : "Je te dis pas... Et je te dis pas... Et je te dis pas..." Et elle dit, elle dit, elle dit...
"Je te dis pas, papa, et pourtant j'aurais bien aimé..."
Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. Papa. P
Voilà, j'ai rattrapé le temps perdu.

"Papa. Habemos papa... barbe à papa... Paparazzi... Gérard Palaprat... Bas les papattes...."
Soyons joueurs, -l'humour est la politesse du désespoir- : placez-vous bien en face d'un ami ou d'une amie, et dites-lui à haute voix, si possible en laissant l'air et la salive s'exprimer à leur guise : "Mon papa est pompier à Perpignan."

Pourquoi la vie, cette conne, au plein milieu d'un kaléidoscope brouillé, me fait-elle voir maintenant bien clair mon père, autrement ?
Lui, hier si croquant, si grossier, si ours, si pourceau ; lui, oui, lui, aujourd'hui si délicat, délicat, délicat ?
Ce n'est pas son squelette que j'interroge. C'est à vous, lecteur, que je parle.

Je ne l'ai jamais vu heureux.
Je crois qu'il se défendait de l'être.

Pourquoi, certains soirs, la douleur est-elle si proche de la jouissance ? Triste privilège d'exister sans exister.

Lui et moi étions deux masochistes. Et deux masochistes ne se complètent pas, mais souffrent sans plaisir ; se repoussent comme deux aimants.
Si encore un grand sadique nous avait aimablement malmenés, nous n'en serions pas là...
"Tout ce qui agit est une cruauté" m'a écrit un ami de Rodez, Antonin Artaud.
C'est l'inaction qui nous a épuisés. Puis désespéré. Avec une consolation : seuls les vrais désespérés savent ce qu'est la sérénité.

Quand le tête se dégage, quand le corps s'allège, que les organes retrouvent leur silence, alors tout va bien. Merci, Monsieur le Temps.
 
(A suivre.)

Joël Fauré.

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Disparition

LE MIME MARCEAU :
PREMIER COUAC DANS LE SILENCE

Je viens d'apprendre, comme tout le monde, que Marcel Marceau vient de mourir, à l'âge où meurent à peu près les hommes aujourd'hui. (Sur "France Inter", je trouve que sa mort ne fait pas beaucoup de bruit. C'est voulu ? C'est pour lui rendre hommage ? Etonnant, l'homme était un grand bavard...)
Je connais tout et rien du mime Marceau.
Parviennent seulement à ma pensée des résonances personnelles :
Laetitia Bégou, jeune et jolie et intelligente femme amoureuse du théâtre, à peine remise d'une rencontre avec Francis Huster -excusez du peu- avait insisté pour me rencontrer après avoir vu ma pièce "Agence" ; "chose" a été effectuée au buffet de la gare de Toulouse Matabiau. Laetitia était alors élève chez Anne Sicco, compagne du mime Marceau, à "L'Oeil du silence", à Cahors. -Je ne sais pas ce qu'elle est devenue : elle peut me joindre si elle le souhaite.
Je connais tout et rien du mime Marceau.
S'impose à moi surtout ce texte que je sais par coeur de Raymond Devos, et que j'ai dit au moins trois fois hier :
"Je suis fasciné par le mime, parce que le mime, c'est paradoxal.
Par exemple, un mime qui mime quelqu'un qui se cache derrière un mur ; si c'est un bon mime, on voit le mur et on voit plus le type qui se cache derrière...
Et moi un jour sur scène, je devais mimer un personnage qui n'a rien à faire.
Et ben, j'ai rien pu faire.
Parce que ne rien faire, ça peut se dire mais ça ne peut pas se faire.
Et moi je lui avais donné ma parole de mime que je ne dirai rien.
Alors je suis entré sur scène, comme ça, sans rien dire, sans rien faire... Ca a l'air de rien, mais faut l'faire.
Et plus je ne faisais rien, plus les gens disaient : "Qu'est-ce qu'il fait ? " Parce que les gens sont pas fous ; ils voyaient bien que je faisais quelque chose, mais comme c'était rien, ils s'attendaient à plus.
Les gens dans la salle qui voyaient que je ne faisais rien, et que je le faisais bien, ont commencé à trouver à redire. Il pourrait au moins faire un geste. Ce que voyant j'ai fait le seul geste que peut se permettre quelqu'un qui ne fait rien sans qu'on dise il en fait trop : j'ai fait un geste d'impuissance.
Alors les gens dans la salle ont dit : "Qu'est-ce qu-il dit ?"
Alors là, j'ai rompu le silence et j'ai dit : "Mesdames et messieurs, mais je n'ai rien dit."
Qu'est-ce que je j'avais dit là !
Le directeur : "Rideau ! Non seulement je paye un mime à ne rien faire et il le fait pas, mais en plus il ne tient pas sa parole, il parle."
Il m'a dit : "Monsieur, vous n'êtes même pas bon à rien."
Alors le lendemain dans la presse qu'en ont dit les critiques ? Et bien comme je n'avais rien fait, ils n'ont rien dit mais en bien."

Je connais tout et rien du mime Marceau.
J'aime cette jolie phrase que j'ai lue dans le Libé  (24 septembre 2007) qui parle de lui :
"Au Japon, où il a rang de "trésor vivant", on le dit "entouré de fantômes que l'on voit".

Je connais tout et rien du mime Marceau. Et si ça se passe comme avec la mort de Beckett en 89, tout reste à découvrir et je vais encore être percuté.
Il suffit parfois que les gens s'absentent pour s'apercevoir qu'ils existaient et qu'on est passé à côté d'eux.

Joël Fauré



 
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23 septembre 2007 7 23 /09 /septembre /2007 12:22
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"... il a en main une suite d'atouts à trèfle. Tout un champ."
Joël Fauré (Le Livre de mon père)


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23 septembre 2007 7 23 /09 /septembre /2007 10:50
Cartes en main.
Elles se prénomment Pallas, Judith, Argine et Rachel.
Ils s'appellent David, Charles, Alexandre et César.
On les appelle Lahire, Lancelot, Hector et Hogier.
Ils sont rois, reines et valets.
Après souper, le lundi et le jeudi, ils se donnent rendez-vous. Le lundi chez Germaine et Mauriçou, à la ferme de Darnal ; le jeudi chez mon père et ma mère. Là commence alors la distribution des rôles, au petit bonheur la chance. Les hommes jouent avec les hommes, les femmes avec les femmes. Marthe avec Germaine ; Mauriçou avec Fernand. Je suis la doublure de Fernand. C'est l'une des rares distractions qu'il s'accorde : la belote. Aussi je ne peux refuser d'endosser le rôle. Sur le tapis vert, lui-même posé sur le chemin de table vert, lui-même courant sur la la nappe de tissu vert, dans la salle à manger verte, nous voici tapant le carton.
Le jeu de belote a été inventé par un certain François Belot, prétendent ceux qui l'ont connu. D'autres affirment que le terme "belote" viendrait de l'altération de "bel atout". Allez-donc savoir qui a raison ? Fernand Fauré, lui, s'en fout pas mal. Ce qui le fait vibrer, pour l'instant, c'est qu'il a en main une suite d'atouts à trèfle. Tout un champ. Si tout va bien, lorsque viendra sa tour, il ne dira pas : "Je prends", mais : "Allez tant pis, je vais essayer de prendre."
Germaine dira : "Ouuuuuh... s'il prend, c'est qu'il doit avoir du jeu." "Oh" se renfrognera mais ne le fera pas voir, et les hostilités pourront commencer.
C'est Marthe qui ouvre le feu. Son jeu est pauvre : elle hasarde un petit sept de coeur. Il faut bien commencer par quelque chose. Mon père n'a pas de coeur ; il casse celui de ma mère. Germaine fulmine. Elle jette une carte habillée, Lahire, le valet de coeur, fidèle compagnon de Jeanne d'Arc, un homme irritable, paraît-il, mort de ses blessures à Montauban. Mauriçou acquiesce. Le pli est enlevé par les messieurs.
Quelquefois, Germaine organise de petits interludes. Elle donne des nouvelles de gens que je ne connais pas, qu'elle a rencontrés au marché ; elle donne aussi des nouvelles de ceux qu'elle n'a pas rencontrés, et dont elle se demande s'ils sont en bonne santé.
On s'accorde une pause buvette. Les hommes boivent de la bière ; les femmes du sirop de grenadine.
"Oh" investit Lancelot, son valet de trèfle du titre de "maître". On se croirait dans "L'Ile aux esclaves" de Marivaux. Le valet prend sa revanche. Le neuf aussi. L'as aussi. Le dix aussi. Le roi et la dame aussi. Belote. rebelote et dix de der ! Les femmes sont "capot".
C'est bien la première fois que mon père fait le coup de la panne.

Samedi matin, 10 heures.
Le samedi matin, 10 heures. Et pas dix heures moins le quart. Et pas dix heures et quart. Dix heures. Il faut aller faire les courses à "Unico". Il y a belle lurette qu' "Unico" s'est agrandi, est devenu "Super U", mais c'est resté comme ça : "Unico". Une espagnolade. Mais pas à l'heure espagnole. "Oh" a connu l'emplacement actuel du supermarché en verte prairie. Voisine immédiate de l'usine Baudou. Ainsi, le samedi matin, il revient un peu sur des lieux connus, balisés. Tout comme le sont les travées de "Super U". Il croise la "typesse qui, tu peux en être sûr, chaque fois qu'elle va à Unico, elle prend toujours deux grosses boîtes de tripous." Mais sa femme, ma mère, n'est pas là pour lui dire : "Qu'est-ce que tu fintes ?" Ma mère, sa mère aussi, est clouée sur un fauteuil roulant.
Et lui, comme tous les samedis, il prend une pizza, un bidon de grenadine, des pruneaux, un cake aux griottes, des pommes dauphines et un poulet rôti sur place.
Certains samedis, c'est le drame : il a oublié le bidon de grenadine.
Certains samedis, coup de théâtre : il essaie les tripous. C'est vrai qu'ils sont pas mauvais.

Salir, ouvrir, entamer.
Avec mon père, il aurait fallu vivre sans salir, sans ouvrir, sans entamer.

(A suivre.)

Joël Fauré

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Brèves:

GUY CARLIER :
DEUX POIDS ET DEUX MESURES

Guy Carlier, humoriste féroce, pourfendeur de l'argent triomphant, fait la fine bouche. Pour un peu, je le plaindrais. Songez, "il a 58 ans et c'est dur de se lever le matin." A France Inter, il a demandé une petite augmentation. Refusée. Motif : "Nous ne sommes pas maîtres de notre budget" avance le Grand Argentier, sonnant et trébuchant "Franceintérieurement",  en poursuivant "[qu'il coûtait] déjà 80 000 euros par an à la station."
Du coup, il a filé sur "RTL"  où on lui tendait les bras. "C'était étrange, confie Guy Carlier au "Monde"  daté du 23/24 septembre, même dans les couloirs de RTL, quand j'y suis allé, je sentais les gens heureux de me voir là. Je me suis donc tout de suite senti très bien dans cette station, comme dans l'appartement d'une nouvelle femme qui vous séduit après une rupture amoureuse, une rupture douloureuse. C'est très agréable !"
J'ai toujours apprécié Guy Carlier pour sa finesse et son humanité. Il m'avait blessé une fois, alors qu'il avait eu des mots très mal pesés sur les TOC.
Aujourd'hui, il me déçoit, d'autant plus qu'on ne le sent vraiment pas dans le besoin.
"J'ai plusieurs projets en cours (...) confie-t-il à Martine Delahaye du "Monde", de la fiction pour la télévision, deux livres qui doivent sortir prochainement, et probablement, une participation dans "France 2 foot", le dimanche."
Oui, Guy, je reprends vos propres termes : vous êtes un enfant "gâté" et je vous trouve "indécent".

JF

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21 septembre 2007 5 21 /09 /septembre /2007 16:29

AZF : 6 ANS

ON A TOUS EN NOUS UNE ROUTE D'ESPAGNE

Toulouse. Route d'Espagne. vendredi 21 septembre 2001. 10 h 15. L'usine chimique AZF explose et détruit une partie de la ville. 29 morts et des centaines de blessés, parfois très graves.
A dire le vrai, difficile de nier que beaucoup de toulousaines et toulousains n'ont pas dit un jour : "Ca va péter !" Difficile aussi de ne pas dire que des angoissés à la petite semaine, voire au petit quart d'heure, n'ont pas redouté, en représentation mentale, le pire. 
Le pire est arrivé.
Le catastrophisme tant moqué des fiers-à-bras a trouvé un aval. Dans un contexte inquiétant, puisque dix jours plus tôt, le 11 septembre, des terroristes ont lancé des avions kamikazes sur les deux hautes tour du World Trade Center à New-York
Il était presque impossible de ne pas faire le rapprochement entre les deux tragédies. Accident ou attentat ? Ici, une usine chimique ; là-bas des gratte-ciels... 
Nous nous apprêtions à vivre le moment où l'on s'y attend le moins. Le voici arrivé au moment où on ne l'attendait plus. 
Un drame collectif a rejoint nos drames personnels. J'écris "nos" car je suis un obsessionnel-compulsif de la "première heure", qui a la crainte que le dérisoire devienne événementiel ; habile, avec la "pensée magique", à transformer les "pourvu que" en "ça y est, c'est fait"
Nous avons tous une angoisse indéfinie lovée quelque part ; nous avons tous notre "Route d'Espagne"ou notre "Chemin de Damas".
Apprenons à dépasser tout ce qui nous gâche la vie. 
Et si nous tirions des enseignements de l'actualité ? Si nos faiblesses nous rendaient plus humains ? Plus tolérants ? Plus compréhensifs ? Avant que ne survienne l'agonie des certitudes et l'urgence de l'espoir...
Courteline disait : "Seuls les imbéciles n'ont pas de doute." On lui demandait : "Vous en êtes sûr ?" Il répondait : "Certain !"

Joël Fauré

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19 septembre 2007 3 19 /09 /septembre /2007 20:29
Les bâtonnets lumineux de l'affichage digital...
fascinent "Oh". S'il est demeuré fidèle aux cadrans, avec ses aiguilles, sa trotteuse et ses chiffres romains (au fait, savez-vous pourquoi les montres sont toujours montrées sur les publicités à 10 heures 10 ? Non ? Réponse tout-à-l'heure) ; s'il est resté rétif aux changements d'heure deux fois par an ; s'il regrette d'avoir cédé pour trois centimes de vieilles horloges comtoises, il voue une béate admiration pour les sabliers modernes, petites bûchettes vertes ou rouges, entrecoupées de points palpitants. C'est un peu comme un jeu d'allumettes à déplacer, pour former l'idoine combinaison.
Combien de fois m'a-t-il demandé de remettre de l'ordre dans cette magie, qui n'était plus en accord avec le "19/20" de "France 3" ?

Le peu de temps qui vous était imparti s'est écoulé, pour notre grand jeu du temps qui passe.
Pourquoi les montres sont toujours montrées sur les publicités à l'écartement 10 heures 10 ?
C'est tout simplement pour mettre en valeur -et surtout éviter que les aiguilles ne la cache- la marque, frappée sous les douze coups de leur destin : "Pax, Jaz..." Oui, bon,  je sais, ça vous fait un beau poignet...

Bulletin de santé.
Comme tous ceux qui se plaignent sans arrêt, mon père avait une assez bonne santé. A l'entendre, il tenait chronique régulière dans divers organes médicaux : les pieds, les mains, les genoux, et plus généralement toutes les articulations se rappelaient à son bon souvenir, sous forme de rhumatismes divers et variés. S'il n'avait pas la goutte au nez, il l'avait assurément aux pieds, et ses extrêmités de podagre en attestaient la vérité.
Il n'avait jamais donné d'instructions particulières à son corps pour le maintenir en forme. Il mangeait gras. Il a donc eu des maladies d'homme bien nourri. Il avait un bon coup de fourchette ; la tripaille solide. Aussi, lors du percement de son intestin, une stomie et la pose d'un anus artificiel, il traversa cette période avec l'efficacité d'un posage de buses tout-à-l'égoût pour une municipalité qui a les moyens.
Cet éternel inquiet aurait pu, avec cinquante ans de moins, devenir un excellent gibier de psychiatrie, mais il n'entrait pas dans sa culture d'aller dire à un docteur "qui ne touche rien" qu'il lui arrivait d'avoir des "idées noires". Dans ce domaine, il m'a laissé le soin d'agir à sa place.
Il a fumé. Du tabac. Puis il a arrêté. Puis il a repris. Puis il a arrêté. Puis il a arrêté d'arrêter -ce fut la période des gitanes maïs et des cigarillos- puis il a définitivement arrêté.
Ce peureux, ce pleutre, ce poltron savait aussi avoir des volontés. A un régime que lui avait prescrit son médecin, il s'est soumis sans restriction. Il était fier de dire qu'il ne salait plus rien, qu'il buvait de l'eau et ne mangeait pas de pain.

"Ca va péter"
Combien de fois ai-je entendu cette phrase-clef dans la bouche de mon père ? Les informations sur l'état du pays, du Monde, lui parvenaient par des canaux suffisamment clairs pour qu'il en mesure l'ampleur. Ou bien avait-il des antennes sous la casquette ? Il avait connu en direct la brutalité d'une guerre.
Je ne suis pas mécontent qu'il ait entendu parler des attentats terroristes. Lui qui a connu les affrontements de terrain, il a dû les trouver d'une grande trivialité.
Mon père était sans aucun doute raciste. Il n'aimait pas les allemands, qui lui avaient fait beaucoup de mal ; les arabes qui avaient envie de beaucoup lui en faire, les noirs, les jaunes, les témoins de Jehovah qui venaient lui prédire d'autres jardins jusque dans son propre jardin ; il disait qu'un jour prochain, si on laissait faire, un drapeau avec un croissant flotterait au fronton des édifices publics de la France ; il ne supportait pas les films américains ("Encore des coups de révolver"). Mais il ne se supportait pas lui-même. Et quand Roger Gicquel, à la télévision, lui donnait raison en disant, visage tragique : "La France a peur", il se contentait de renchérir : "Ca va péter".

"Avec deux croissants"
Les plus jeunes de nos lecteurs -je dis "nos" car c'est mon père qui me tient enfin la main- n'ont pas eu connaissance de ce sketch de Fernand Raynaud, "Les croissants", où il est question d'un serveur et d'un client qui s'entête à demander deux croissants en accompagnement de son café crème. Le comique repose sur un grossier malentendu : le serveur déclare qu'il n'y a plus de croissant ; le client, qui se veut arrangeant, lui répond que "ça fait rien, je prendrai autre chose, je suis pas un client embêtant... Je prendrai un thé ou un chocolat au lait... avec deux croissants..." etc...
"- Dis, mon papa, le drapeau, tu le veux comment ?
- Bleu, blanc rouge, et sans croissants.
- Ah, excuse-moi, il ne reste que des drapeaux avec des croissants.
- Et bé, ça fait rien, je prendrai autre chose... je sais pas, moi... un drapeau noir, jaune, rouge, et sans croissants.
- Je viens de te dire que c'est fini, les drapeaux sans croissants.
- Ne te met pas en colère. Je suis pas contrariant. Je prendrai ce que tu veux. Tiens, un drapeau vert, blanc, rouge, et sans croissants."
Etc...

(A suivre.)

Joël Fauré

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