12 septembre 2007 3 12 /09 /septembre /2007 17:39
"Tozeur-sur-Tarn"
Un théâtre de verdure ? Et pourquoi pas ? Je prends conscience, avec le recul, et parce que la vie s'est chargée de m'en détacher, des joies ineffables qu'offre la nature. Natura rex.
Alors que je rédige, sans précipitation, loin de ma terre natale, dans ma minuscule thébaïde, en plein coeur de Toulouse, dans une rue imprononçable, ce petit livre consacré à mon père, je pense à mon petit lopin, avec son carré de ciel changeant au dessus, et ça m'aide à supporter les camps de concentration que sont devenues les villes.
Mon père n'a jamais mis les pieds dans ma garçonnière. Il s'y serait étouffé. Je préfère le savoir dans son "Désert des Tartares".
Un souvenir vient associer un livre et un jardin. Le mariage est souvent heureux ; la noce belle.
Ce livre, c'est "Poly en Tunisie", de Cécile Aubry.
Cécile Aubry a écrit de fort jolis livres pour la jeunesse, où elle met en scène un bon gros chien des Pyrénées, Belle, et un poney Poly.
Ces deux braves bêtes ont bercé mon enfance.
Donc, l'action de "Poly en Tunisie" se déroule à Tozeur. De ma bibliothèque, j'ai ressorti les deux versions que je possède, l'une dans la "bibliothèque rose" -un authentique écrivain ne doit pas avoir honte de placer en bonne place dans sa bibliothèque les livres de son enfance- ; l'autre dans la collection "Vermeille".
Il est amusant de constater, d'emblée, que le texte varie. l'incipit chez "la bibliothèque rose" dit : "Un îlot de verdure en plein désert, voilà Tozeur." Et chez "Vermeille" : "Une oasis en plein désert, voilà Tozeur". Lecture à deux vitesses : un poney pour les ânes et un poney pour les lipizzans.
L'histoire -un hold-up, des gentils, des méchants, le poney héros- se laisse lire sans déplaisir.
Le livre est adapté à la télévision sous la forme de feuilletons. Je me garde bien de rater un épisode, captivé que je suis, à dix ans, par l'intrigue, l'atmosphère... Mais c'est surtout un personnage qui m'est sympathique. Il s'appelle "Monsieur Fleur". "Monsieur Fleur", comme son nom l'indique, est botaniste. Il me fascine, à telle enseigne qu'il me donne envie d'herboriser aussi. C'est une révélation. Larvée, mais une révélation.
Sans le savoir, j'ai de la chance. J'ai un ami des plantes sous la main : mon père.
Je touche deux mots à "Oh" : je lui dis que j'ai rencontré un type qui lui ressemble et qui m'a donné envie de voir pousser du vert. Il me concède, sans formalisme, un petit carré de terre, entre un poirier et un seringat, tout près du puits (huit mètres de profondeur), de l'auge et de la pompe à chapelet qui l'alimente.
Savez-vous qu'écrire ceci me fait du bien ? Je me demande si, au mieux, on ne parle très bien que des choses disparues ? J'ai tracé des sillons, j'ai fait venir des fruits et des légumes ; j'étais heureux, mon père aussi.
Quand je revois ce petit carré de terre, aujourd'hui qu'il n'est plus à nous, je repense à "Monsieur Fleur", à la crinière de Poly, et à Tozeur, "îlot de verdure" ou "oasis" ; "Tozeur-sur-Tarn", parce que le monde est un même village.

Itinéraire.
Pour se rendre à "Tozeur-sur-Tarn", et gouter au charme, en orée de forêt, de mes "beaux ares", munissez-vous d'un atlas mondial, puis d'une carte d'Europe, puis de France, puis de la région Midi-Pyrénées, puis de la Haute-Garonne, puis une carte d'Etat-Major. Repérez Toulouse... Quittez Toulouse, direction Nord-Est. Empruntez l'autoroute A 68 ou la Nationale 88. Sortez à "Gémil-Buzet-sur-Tarn". La forêt fait angle ; le golf se voit ; de gros îlots blanc sale canalisent la circulation. Mettez vos roues ou vos chaussures sur le CD 630. Après la ferme de "Darnal", traversez le ruisseau. A 300 m, tournez à droite. Laissez le monument aux morts déjà cité à gauche.
Faites 500 m. Tournez à gauche. Roulez 200 m. Voilà, c'est là. Le chemin d'exploitation numéro 23, carrossable si on fait attention, conduit à mes "beaux ares", puis à la forêt.

Passionaria.
Au catalogue des graines et semis, nous tombons d'accord, mon père et moi, pour commander une "passiflora", une fleur de la Passion. Nous la portons en terre, au pied sud sud est de notre maison. Elle grimpera, épanouira ses fleurs magnifiques (elles évoquent les instruments de la Passion du Christ : couronne d'épines, clous, marteau) - ça nous correspond assez bien- ; produira des fruits en forme de poire -ça nous va aussi.
Je ne crois pas que les nouveaux propriétaires aient les mêmes passions que nous autres...

(A suivre.)

Joël Fauré

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AVATARS :

OTAGE DE "LIBERATION"

Correspondance particulière.
"Objet : Réclamation avant demande de pendaison haut et court du responsable abonnement de "Libération"
Le 9 juillet 2007.
Bonjour.
Attention ! Ce message est revendicatif... Ne le lisez pas si vous vous êtes levé du pied gauche ce matin...
Alors voilà...
Je suis un très vieux lecteur de Libération, et je l'achète "au numéro" depuis ... ans.
J'ai voulu m'offrir un petit luxe, l'âge venant, et j'ai contracté un abonnement.
Je devais en théorie être livré par porteur à partir du... 11 juin !
A ce jour, je vous incite à doubler le salaire de toutes celles et de tous ceux qui oeuvrent pour le quotidien, si l'on veut bien considérer que mon abonnement court et que j'achète Libé au numéro :-)
J'ai appelé le service abonnement trois fois. Mon aimable interlocutrice m'a indiqué que le porteur rencontrait un problème avec mon digicode. J'ai remédié à cette difficulté. Toujours pas de newspaper...
J'ai rappelé : on m'a assuré que le service portage allait prendre contact avec moi. J'attends toujours.
Bref, je sens l'aile de l'ire m'effleurer...
Je veux bien mettre sur le compte des sacro-saintes vacances l'élucidation de ce forfait !
Or, plus sérieusement et sur un plan plus pratique, je vous demande :
- soit d'annuler mon "abonnement virtuel" et me rembourser mon écot ;
- soit de solutionner.
Je vous rappelle mon numéro d'abonné :
A0239249/00424
Allez, sans rancune.
Joël Fauré.
(Auteur très dramatique)"


"Le 12 septembre 2007.
Bonjour.
Mon abonnement à votre titre a été un véritable fiasco.
Aussi incroyable que cela puisse "paraître", depuis que je reçois mon-votre journal dans ma boîte, je le lis moins qu'avant !
Allez, tout ça mérite bien une petite explication.
Avant toute chose, soyez rassurés, je fais comme avant, j'achète Libé au numéro et tout est rentré dans l'ordre...
Passés les premiers problèmes évoqués en leur temps, Libé m'est bien parvenu presque tous les jours -sauf le 15 août bien entendu.
Sérions les inconvénients :
1) Habituellement, je l'achète le matin et j'aime bien le parcourir pour en repérer les articles sur lesquels je compte revenir. Or, la formule abonnement ne me permet de l'ouvrir qu'après l'aléatoire passage du facteur...
2) Atteint de TOC (Troubles Obsessionnels Compulsifs), et notamment celui de "l'amassage", je me suis vu "contraint" de conserver pratiquement tous les bandeaux ceinturant le journal...
Certains soirs, trop épuisé, il m'est arrivé de ne pas "débander"... (On appelle ça un "évitement".)
3) Mon marchand de journaux préféré avec qui j'entretiens un commerce alimenté par l'actualité, la culture, la presse depuis plus de 15 ans, s'est étonné de ne plus me vendre mon titre. J'ai frisé l'incident diplomatique.
4) Je vais jouer les fines bouches, mais le pliures du journal me gênent : une suggestion, comme ça, en passant : pourquoi donc ne le pliez-vous pas seulement en deux ?

Je suis bien conscient que mon divorce avec l'abonnement vous prive d'un peu d'argent frais -et la presse papier en pleine crise en a bien besoin- mais je me demande quelle est la différence avec l'achat "au numéro"...
En délicatesse avec les chiffres depuis longtemps, je compte sur vous pour m'éclairer sur ce point...
Bref, vous ne perdez pas un lecteur mais un abonné, ce qui est différent...
Je vous assure de toute ma fidélité.
Cordialement,

Joël Fauré

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11 septembre 2007 2 11 /09 /septembre /2007 19:20
"Qu'est-ce que tu fintes ?"
Le seul luxe de mon père était de voir sans être vu. Attention, pas de méprise. Il ne "matait" pas comme on dit aujourd'hui ; il n'était pas voyeur. Il n'y avait rien de malsain. Non, simplement, il regardait, il observait autour de lui, il posait ses yeux appuyés sur des êtres et des situations qu'il aurait peut-être voulu être, qu'il aurait souhaité connaître...
Il aurait été un bon contemplatif ou un bon prospecteur dans un institut de sondages.
Ce qui nous donnait en son langage : "Cette typesse, je la connais de la vue. Quand elle est à "Unico", tu peux être sûr qu'elle prend toujours deux grosses boîtes de tripous."
Ma mère, agacée, mais résignée, s'approchait de l'institut de sondages, les bras croisés sur le "caddie" qui lui servait de déambulateur, et lui disait : "Qu'est ce que tu fintes (regardes, épies), encore ?

C'est un petit sac de papier. Un de ceux qu'utilisent les boulangers et les pâtissiers pour "emballer" leur clientèle. Qu'il est joli ! Et doux au toucher, un peu comme du papier de soie. Le fabricant a imprimé dessus un motif désuet. C'est une petite fille, de dos. Un chapeau de paille avec un ruban. Je crois qu'autrefois on appelait ça un "suivez-moi jeune homme". Aïe, c'est malvenu de nos jours. Elle marche d'un bon pas, la petite. Dans sa main droite, un gros bouquet de fleurs, presque aussi grand qu'elle. Dans sa main gauche, elle tient du bout des doigts une boîte cartonnée, scellée en croisillon, jusqu'après la poire et le fromage, par un ruban noué.
Il y a des gâteaux à l'intérieur, j'en mettrais ma main à couper.
Si je veux rester dans le droit fil de mon histoire, je dois vous dire, amis, que mon père adorait une pâtisserie particulière : les noix japonaises. Ce sont des choux fourrés de crème et nappés de chocolat.

Les nouvelles vont vite.
Je viens de lire une page entière de journal où mon père y perdrait son grec, son latin et son patois. Vous aussi, vous me paraissez un peu largués, avouez-le. E-mail. Backup. Domaine en .eu. website créator antispam Amen est Régistrar Officiel auprès de l'Eurid (Européan Régistry of Internet Domain Names) i-pod. Pod-caster. Port USB. QTek ouvre la marche avec le 8 500, baptisé STRtrk, un combiné à clapet ultra-fin qui n'en embarque pas moins Windows Mobile 5.0 GPS, MP3, Bit et pixels. L'écran plasma 42 pouces du dernier LG 42PC1RR est HD ready, il embarque un tuner et une double entrée HDMI. Mais surtout, il se distingue par son disque dur de 80 gigaoctets. C'est un smilay ou un spam ? Mais le pire, si j'ose écrire, c'est le peer 2 peer. Le père dans le désordre, quoi...
Mon pauvre papa ! Combien ces trois mots me paraissent apaisants.

C'est un minuscule agenda.
Offert par la Compagnie des lampes "Mazda". C'est dire le luxe. Dans les toutes premières pages, "Oh" a cru bon de se souvenir du nom des parcelles de terre que lui ont légué ses ancêtres, et de les lister, avec leur contenance. Je retiens la poésie de leur toponymie tandis que ma memoire me remet les "pieds sur terre", me ramène avant-hier sur le champ. Le Commandant, Sous le bois, Entre les vignes, La Vigne longue, Le Ruisseau, La Cabane, Le Pommier dur, Lizarne, L'Ort bas, Les Camps Grands... On dirait du "Delerm", en beaucoup mieux... Leur superficie me rendait indifférent. Nous n'étions pas encore trop nombreux sur cette planète. Il y avait de la place pour tout le monde, et le soleil brillait normalement. Jamais je n'aurais pensé à formuler cette phrase : "Gardez-la terre que vous ont laissé vos parents : on n'en fabrique plus." 
Aujourd'hui, nous sommes de plus en plus nombreux, et il y a de moins en moins de place.

"Les Beaux ares"
Pardevant Maître Marcel Guigui, notaire, ont comparu Monsieur Fauré Fernand Pierre Guillaume et ses trois enfants. Pour une donation-partage entre vifs, il est fait appel à un géomètre Diplômé Par Le Gouvernement. Il arrive avec des ciseaux à découper la terre suivant les pointillés. Il m'échoit une parcelle de trente ares arables, un petit lopin en orée de la forêt de Buzet-la-Forêt, cadastré au Compoix, et sis Lieu-Dit "Camps Grands". Que vais-je bien pouvoir en faire ?
Un théâtre de verdure ?

(A suivre.)

Joël Fauré

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Brèves:

Où il est question de l'achat d'un lit

Oui, je veux un lit. Large, long et haut. A la hauteur de mes jambes. (A baldaquin ?) Fermé sans l'être.
C'est pour me préparer à la mort.
Amour il pourra y avoir aussi. Si mon lit bande. Si une me plaît assez. Elle pourra se frotter à mon corps, tel quel, gros, gras, rond, eczémateux, qu'importe... 
Elle saura qu'elle est jouira. Jouira.
Je la veux aussi libre que moi.
Si je suis bien, elle le sera.
Si je suis mal, je veux pas qu'elle le sache.
Si elle a mal, je veux pas qu'elle le cache.
Si elle est bien je serais Pacha

Je veux un grand lit. Cet objet, j'en serai le sujet. Il est un âge et un état où on peut dire : "M'est avis que je vais passer là beaucoup de temps de ce qui reste de ma vie... En regardant derrière moi, ce fut pareil, alors...
Autant être lucide."
Je me souviens du mot de mon copain José Artur : "Heureusement que le Christ n'est pas mort dans son lit. Au lieu de crucifix, on aurait des rectangles de ciment dans les églises et sur les places des villages."
Je me souviens de ce que me disait mon grand ami Jacques Brel, que j'ai très bien connu :
"Je prendrai
Un lit un grand le mien
Et qui sait ce que c'est qu'un homme
Et son chagrin
Un grand lit d'être humain"

JF


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10 septembre 2007 1 10 /09 /septembre /2007 18:49
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Clichés JF

A droite, le sapin de "Pif-Gadget" au gré des saisons...

"J'aime à penser que 359 999  autres sapins que le mien s'épanouissent sur notre bonne vieille Terre, qui est si belle quand on y plante des arbres."
Joël Fauré (Le Livre de mon père)
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10 septembre 2007 1 10 /09 /septembre /2007 17:29
C'est décidé, j'écris à Rustica, et pas à Détective.
Toulouse, le 12 avril 2005
Bonjour,
En 1975, le magazine pour jeunes "Pif-Gadget" avait eu l'heureuse idée de glisser sous son cellophane un jeune sapin du Grand Nord.
Je l'ai planté, avec mon père, et aujourd'hui, superbe et luxuriant, il me parle avec nostalgie du temps qui a passé ; il reste un vrai symbole de vie.
Nous l'avons planté et je suis fier de le voir respirer : j'ai souvent imaginé que d'autres enfants, à l'époque, avaient fait de même.
Et la question que je me pose aujourd'hui est la suivante : que sont les sapins de Pif-Gadget devenus ?
Où sont-ils ? Et leurs petits planteurs ont-ils gardé la main verte ? Se souviennent-ils que le conifère du jardin qui a bien grandi est le reflet d'une époque ?
Il ne serait peut-être pas inintéressant de vouloir répondre à ces questions.
Il m'a semblé que vous pourriez être un relais efficace et précieux pour tenter de retrouver la trace du gadget évolutif, et, au delà de l'aspect un peu futile de cette démarche, d'établir une sorte de "sapineraie" du coeur, du souvenir et de la mémoire.
Le sapin a été mis en terre il y a trente ans ; les petits lecteurs de Pif sont sans doute maintenant quadragénaires.
Qu'en pensez-vous ? Voulez-vous m'aider ? Et puis, un sapin, ça change un peu des "marronniers", non ?
Voilà, l'idée est lancée.
Ce joli avis de recherche apporterait peut-être, au milieu de l'inextricable magma d'informations catastrophiques et de questionnements une note de fraîcheur et d'espoir.
Cordialement vôtre.

P.S. : Mon père, qui avait la main verte et m'a aidé à planter le sapin, est mort le jour de Noël 2003. Il s'est éteint paisiblement d'un arrêt du coeur. A tout jamais le sapin de Pif sera un sapin de Noël.
Bravo pour votre revue qui est l'une des rares que l'on puisse ouvrir sans traumatisme : pas de couverture racoleuse, pas de "people"...
Lors des obsèques de mon père, j'ai tenu à l'accompagner de ces quelques mots de Saint-Exupéry : "Si je suis descendu, je ne regretterai rien. La termitière future m'épouvante et je hais leurs vertus de robot. Moi,
j'étais fait pour être jardinier."

Rustica
me répond.
Le 18 avril 2005
Bonjour
et merci pour votre message. Nous nous ferons l'écho de votre démarche dans nos pages Courrier.
Cordialement.
A. Raveneau


Rustica
publie ma lettre.
C'est dans le "Rustica" numéro 1857 (semaine du 27 juillet au 2 août 2005) qu'est publié, page 5, à la rubrique "Courrier des lecteurs" un condensé de ma lettre.

Des lecteurs de Rustica répondent à la pelle.
C'est mon père qui aurait été content de voir toutes ces lettres, et surtout, toutes ces photos. De Poitiers, d'Aulnay-sous-bois, du Blanc-Mesnil, de Bobigny, de Grenoble, d'Avignon, de Châteauroux. Je me suis amusé à colorier d'un petit point, sur la carte de France, l'endroit où croît et vit un sapin de "Pif", et où, peut-être d'autres papas ont aidé leurs rejetons à planter la petite brindille. Petit bonheur deviendra grand...
La lettre la plus touchante dit : J'ai moi-même offert à cette époque ce gadget à mon fils aîné. Il plaça d'abord la minuscule brindille sylvestre dans un pot de terre où l'arbuste passa quelques années. On lui offrait un pot plus grand au fur et à mesure qu'il grandissait.
L'arbrisseau échappa plusieurs fois à la mort, mais fut planté à son emplacement actuel en 1993. Il mesurait à peine un mètre. Aujourd'hui, il dépasse les quatre mètres et se porte très bien. Ci-joint une photo."
La plus "itinérante" : "Voici le périple de notre sapin, planté au Blanc Mesnil en 93000 [sic] puis déplacé à Poitiers en 1977 dans un jardin où nous habitons puis redéplacé dans le jardin de mon fils en bord de rivière en 1986 mais toujours à Poitiers. Maintenant, il est grand, il mesure entre 8 et 9 mètres."
La plus drôle : "Moi aussi, j'ai planté un sapin de Pif-Gadget et il est en pleine forme. Malheureusement, mon voisin râle car il touche une petite construction. Je fais la sourde oreille, et j'attends une lettre officielle de la mairie pour le réduire de moitié. (Peut-être que ce charmant voisin n'ira pas jusqu'au bout.)"

Savez-vous planter des sapins ?
Voici comment s'y est pris l'hebdo communiste-oecuménique-consensuel Pif-Gadget n° 347 (Dépôt légal : octobre 1975) -impressionnante couverture où l'on voit la cime d'un sapin défoncer un toit, avec cette accroche : "Attention, dans deux ans, ce sapin sera plus grand que toi- pour expliquer aux enfants la meilleure façon de bichonner ce gadget particulier : un sapin.
"Après l'avoir sorti de son sac, fais un trou dans la terre... Puis, poses-y les racines avec leur terre !!!
2) Plante ton sapin dans un pot rempli de terreau ou dans ton jardin.
3) Après, c'est très important, recouvre les racines jusqu'aux premières branches.
4) Soutiens ton sapin à l'aide d'un tuteur. Arrose-le tous les jours et tu pourras le garder pendant trois ans sur ta fenêtre.
5) Ensuite, tu pourras le planter en pleine terre et le voir grandir de 80 cm tous les ans pour atteindre une hauteur de 30 à 40 m (10 étages)."

Pour la petite histoire, "Pif" commande 615 000 plants de ce sapin (en fait un épicéa) à une société basée en Hollande. 360 000 exemplaires ont été vendus. En étant optimistes, nous pouvons considérer que 360 000 papas ont mis la main à la terre.
Je me refuse à penser que certains papas ont laissé leurs enfants sentir seuls le sapin.
J'aime à penser que 359 999 autres sapins que le mien s'épanouissent sur notre bonne vieille Terre, qui est si belle quand on y plante des arbres.

(A suivre.)

Joël Fauré

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Brèves:

Il est fort, ce Bernard !

Bernard Pivot m'étonnera toujours. J'aime cet homme, véritable ami des mots. Dans "Le Journal du Dimanche" d'hier, il a réussi le tour de force de parler des 727 livres sortis pour la rentrée littéraire... en une seule chronique !
Il fallait y penser : tout simplement en indiquant la sortie des dicos cuvée 2007 "Petit Larousse" et du "Petit Robert", que lui seul peut se permettre de nommer "PL" et "PR".
BP est irrésistible en gourmand de mots quand il se délecte de voir l'un des 100 mots "vieillis" qu'il a voulu réhabiliter faire son entrée : "carabistouilles".

JF

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6 septembre 2007 4 06 /09 /septembre /2007 20:32
Mon père, second couteau.
Mon père, ce n'est pas avec un couteau qu'il cale la nourriture sur la fourchette, mais avec un morceau de pain. Du bon pain de boulanger, ou, qui sait, du Bon Dieu ? Non, le couteau, il le réserve pour venir à bout des grosses ficelles qui entravent le scénario de sa vie. Son couteau, au fond de la poche, c'est un opinel.

A ce propos, je vais mantenant vous dévoiler le secret de la naissance du fameux couteau Laguiole (Il faut prononcer "Layole"). Vous ne l'avez lu nulle part. Promettez-moi de ne pas ébruiter ce que je vais vous dire.
Un jour, alors que mon père taillait des gourmands de vigne, une abeille est venue se poser entre le manche et la lame du couteau. Mon père, sur les supplications de mon aveyronnaise de maman, laissa une chance à la butineuse. Elle se plut en cet endroit et y resta. Jusqu'à la fin des temps. Voilà pourquoi, mesdames et messieurs, on trouve sur les fameux couteaux Laguiole une abeille stylisée : parce que mon père a épousé une aveyronnaise !

Mon père aimait aller dans l'Aveyron, dans la famille de son épouse. Il regardait sans déplaisir grandir les étables, les petits neveux et les brebis, et se délectait des tomes de Roquefort qu'on ramenait à pleines malles. Opinel et Laguiole réunis se chargeaient de la coupe.
Aujourd'hui, "ils" te le font payer au prix fort, le Roquefort, Appellation d'Origine Contrôlée ; une langue de chat, un brin de persil et un grain de raisin. C'est fou. Comme vous avez changé Monsieur le Monde.

Prenez-en de la graine.
S'il ne remue pas le ciel, car il y a trop de risques à déranger ses occupants, "Oh" remue la terre, gaillardement. Grand faiseur de rangs d'oignons, authentique rôteur d'ail, c'est aussi un grand bêcheur. Il invente des planches de mottes retournées, que ne renierait pas un peintre cubiste. A la terre bien grasse, parfumée, il fait faire des cabrioles et des pirouettes, mais il n'amuse pas du tout la galerie quand un lombric perd ses anneaux à cause d'un mauvais lancer de bêche. Le spectacle doit quand même continuer. "Rassurez-vous mesdames et messieurs, le ver solitaire qui vient d'être coupé en deux l'a bien cherché. Le spectacle continue."
La terre est émottée, ratissée puis, avec une finesse presque lascive, elle se laisse griffer le dos, tracer un sillon bien droit suivant un cordeau. Et c'est alors là, dans la raie, que la petite graine est déposée.
Des petites graines, mon père en a beaucoup. Il en met partout. Il les conserve dans des boîtes, et des boîtes, et des boîtes, et des boîtes encore. Des rondes. Des carrées. Des oblongues. En carton. En fer blanc. C'est merveilleux, une boîte. C'est mystérieux, une boîte. Surtout quand elle est fermée.


"Rustica", le magazine de la campagne.
Dans "Rustica" numéro 1908 (semaine du 19 au 25 juillet 2006), page 18, j'ai lu avec émotion ces quelques lignes qui m'ont rappelé deux choses : le souvenir de mon père et quelques larmes de mélancolie : "Si vous souhaitez conserver vos graines longtemps, la meilleure solution est de les placer dans un carré de papier de soie, à glisser dans des sachets en papier. (les enveloppes de vos courriers font l'affaire.)"
Oui, j'ai vraiment pensé très fort à mon vieux père, qui repose en son jardin, et puis aussi à toutes ces enveloppes que j'ai gardées. Il y en a plein que je n'ai même pas ouvertes. C'est pas la peine. C'est plus la peine. Il y a beaucoup trop de mauvaise graine maintenant.

Mon père, il n'avait pas besoin de lire "Rustica". C'était la rédaction de "Rustica" à lui tout seul.
C'est déjà pas si mal.

(A suivre.)

Joël Fauré

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BILLET D'HUMEUR
Pavarotti est mort.
UN TIMBRE RARE

Que m'apprend la mort de Luciano Pavarotti, au petit matin, alors que tous les journaux sont imprimés ?
Ce simple jeu d'orgue phonétique ?
"Il est ténor mais m'embête.
Il est énorme et m'embête.
Il est énormément bête"
?
J'apprends, de la bouche même de France Inter que tous les ténors sont des idiots ou des imbéciles, sauf Pavarotti...
Je n'ai aucune culture "opéraesque", et des épaisseurs que furent Devos et lui, je connais mieux le premier. Sur l'épaisseur, elle s'explique ; Raymond Devos se gavait de charcuterie.
Sur Pavarotti, rien. Je ne sais rien. 
"C'est un don et je le travaille. Tout vient du corps" dit Luciano à France Inter
Et il est reparti le vieux discours sur l'inné et l'acquis. Darwin n'est pas loin, et la sélection naturelle, et "Turandot", et "Verdi"...
J'apprends que, contrairement aux castrats, Luciano Pavarotti a cultivé sa voix sur le tard.

Au lyrisme des chroniqueurs de demain, quand les rotatives seront encore froides, je souffle un titre  : "Pavarotti (1935 - 2007) Un timbre rare."

JF

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5 septembre 2007 3 05 /09 /septembre /2007 19:46
1967. J'ai cinq ans et mon père quarante de plus.
J'ai cinq ans et je ne veux pas mourir.
J'ai cinq ans et je ne m'ai pas tuer.
J'ai cinq ans et Omar ne m'a pas tuer.
J'ai cinq ans et je ne me souviens de rien. Tant mieux.
J'ai cinq ans.
Donnez-moi la promesse d'un air pur, d'un vent filtré par la forêt, à l'angle de la maison ;
ramenez-moi à l'endroit précis, près de la porte du garage, où je sautais , petit mais assez haut, comme un acrobate, pour me prouver que je pouvais plier les jambes ; permettez-moi de m'enivrer de la bonne odeur de résine mouillée, sur les sapins, après la pluie ;
faites-moi sous-entendre qu'il existe une guérison possible à mon mal d'enfance ;
refaites-moi entendre le chant des rainettes, une nuit d'été...
Donnez-moi des jardins et laissez-moi faire des châteaux...
Laissez-moi enfiler des bottes Baudou, et sortir, sous la pluie, près de la forêt, dans les beaux ares, saluer les seuls amis qui me restent : le pâturin annuel, l'agrostide, le dactyle, la fétuque rouge, la phléole, le vulpin, la flouve odorante, celle qui parfume le foin.
Droit dans mes bottes, les yeux au ciel, je suis le fils de mon père éternel.

Les poules.
Je pensais qu'il n'y avait que mon père qui disait : "Si tu me cherches, je suis aux poules", ce qui, il faut bien l'admettre, porte à confusion. Ou bien encore : "Je vais donner aux poules", ce qui, il faut bien le confesser, peut mettre à mal les revenus de la famille. Ou enfin : "Je vais fermer les poules", ce qui est, cette fois, tout à fait rassurant : clouer le bec à ces gallinacées pour les empêcher de caqueter pour un oui pour un non, ça promet des petits matins calmes, et c'est tout ce qu'elles méritent. A la campagne, on se couche avec les poules ; on se lève au chant du coq.
Or, je me trompais. Jules Renard m'a devancé. Et sans me prévenir a écrit dans "Poil de Carotte" ceci :
"- Je parie, dit madame Lepic, qu'Honorine a encore oublié de fermer les poules.
C'est vrai. On peut s'en assurer par la fenêtre. Là-bas, le petit toit aux poules découpe dans la nuit, le carré noir de sa porte ouverte."
Que Renard s'intéresse aux poules, rien de bien étonnant. C'est alimentaire. Mais qu'il décrive presque à s'y méprendre le poulailler de mon père, ça, ça m'épate.
C'est "Oh" qui s'accorde le droit d'aller fermer les poules. Le carré noir découpé dans la nuit devient tout blanc. La porte n'est pas celle qu'on attendrait en cet endroit. C'est une porte de la maison vieille, une petite porte fine d'intérieur toute blanche. Si vous êtes de ceux qui aiment aller sur les pas des auteurs (Ah ! Refaire la "promenade avec un âne dans les Cévennes" , de Robert-Louis Stevenson  ; ah ! Marcher sur les pas de Brel aux îles Marquises ; ah ! Rentrer dans le moulin d'Alphonse Daudet...) ; si vous vous transportez sur les lieux, penchez-vous sur la blanche porte. Vous y percevrez une inscription qui s'efface sous l'effet du temps ; -alors, dépêchez-vous- une inscription au crayon tendre qui dit dans un encadré : "Barrière fermée pendant quinze jours"
Quelle est la signification de ce sibyllin message ? Je n'en sais strictement rien. Pourtant, je devrais puisque, je me souviens, c'était au début de quelques vacances, alors plus désoeuvré, alors plus esseulé, c'est moi qui l'ai écrit. J'ai beau interroger mon inconscient, il ne daigne pas m'avancer la moindre interprétation.

(A suivre.)

Joël Fauré
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4 septembre 2007 2 04 /09 /septembre /2007 19:33
A Catherine Piskiewicz,
à sa grande petite maison d'édition "Le Pérégrinateur"
Pour m'avoir dit que j'écrivais des pages magnifiques ;
parce qu'elle rit ou qu'elle répond : "Peut-être..." quand je lui dis :
"Un jour, tu le regretteras d'avoir eu peur de m'éditer..."


Mon père
abandonne la peinture, et dévient fétichiste du caoutchouc.
Pour se rendre à l'usine, mon père enfourche sa mobylette. Il n'a pas d'auto. Il dit qu'il n'a jamais compris comment faisaient deux voitures pour se croiser sans s'accrocher. C'est vrai ce que je vous dis. Il effectue le trajet de jour comme de nuit. Chez Baudou, ont fait les "trois-huit" : quatre heures, midi. Midi, vingt heures. Vingt heures, quatre heures. Les équipes se passent le relais, et changent de plage horaire toutes les semaines. Ainsi, tout ce petit monde laborieux, à l'instar d'un Caravage, connaît toutes nuances d'ombre et de lumière de l'atelier, selon les déclinaisons du moment.
Mon père disait qu'il travaillait "de matin, de jour ou de nuit". Je l'ai souvent entendu dire qu'il avait ses plages préférées, ses plages redoutées -et cette pendule qui, parfois n'avançait plus, que le temps était long-. Moi, je craignais les nuits où il allait gagner sa graine, casser sa croûte, se fondre dans son caoutchouc. Il me laissait seul avec ma mère, dans la demeure isolée. Et quand parfois, brisant le silence, l'aboiement de notre chien se faisait insistant, une terreur me venait, il ne m'était pas interdit de penser que des méchants allaient venir nous égorger. C'était avec soulagement que j'entendais le retour de Zorro sur sa mobylette, arrivé à point nommé pour nous sauver du massacre.
Qu'il pleuve, qu'il neige ou qu'il vente, "Oh Zorro" chevauchait sa monture. Il partait longtemps à l'avance. Il avait peur d'être en retard. Il disait qu'il connaissait tous les trous de la route. Tous les nids de poule et les dos d'âne des petits chemins de campagne. Quelquefois, un lapin sorti d' "Alice au pays des merveilles" traversait le faisceau de l'éclairage, sortait son horloge, et lui disait : "Ca va, tu es dans les temps". "Lizarne, Les Bardis, Vieusse, le petit château d'eau, la Castelle, le Grand Château d'eau, le chemin de Douce Dame", et puis "Baudou". C'est bon, la relève était assurée.

Les châteaux d'eau de mon père.
Tout en écrivant, tout en décrivant l'itinéraire emprunté par mon père pour se rendre à son travail -le chemin de "Saint Fernand" où il m'arrive de me rendre parfois en pélerinage-, je m'aperçois que ce parcours est jalonné de châteaux d'eau. C'est curieux. Pagnol a bien glorifié le château de sa mère, alors, après tout, pourquoi ne pas nous croire aristocrate hydrophile, l'espace d'un instant ?
D'autant plus qu'on nous prévient : nous allons en manquer. D'eau.
Avant l'augure de châteaux secs, qu'il me soit permis, amis, cette petite digression sur ces édifices magnifiques, racés, souvent élégants et presque toujours méprisés.
Le premier château de mon père est tout petit ; il ressemble à un dé à jouer.
Le second, plus haut, plus grand, ressemble à un gros bouchon de Champagne.
Regardez autour de vous, vous serez étonné de découvrir ces architectures originales ; vous passez tous les jours devant sans les voir. Ils sont d'un modernisme inattendu. Celui-ci est en forme de champignon, celui-là en forme de sablier, tel autre en forme de trompette, tel autre en forme de salière, tel autre encore en forme de fusée...
Je propose ici la création d'un cercle des amis des Châteaux d'eau, avec pour but avoué la valorisation de ces petites merveilles...
Savez-vous qu'à Toulouse, le Château d'eau, en forme de phare, lors de sa construction, a été jugé très laid par les toulousains ? Aujourd'hui, il abrite l'une des galeries de photographies les plus courues du Monde. Toujours à Toulouse, une station de pompage est devenu un très beau théâtre, le "Théâtre Garonne".
M'est avis qu'aucun château d'eau ne sera transformé en musée de mon père. Peut-être un jour, pour moi, devenu, à force de courage, de persévérance -et de tenue de blog impeccable- l'inclassable, l'atypique auteur dont tout le monde parle, des turbines se mueront en cimaises à la gloire de mon égo ?
Mon père, toi qui, statistiquement es au cieux ; et là, c'est sûr, es dans ma tête, laisse-moi te dire que si tu ne peux me délivrer du mal, tu m'offres matière à écrire, toi qui te moquais de moi quand je te disais que je voulais devenir écrivain. Tu vois, je t'érige en héros. Je t'offre des châteaux. Tu me fais courir dans tous les sens, partout. Je ne sais pas si les lecteurs me suivent. S'ils ne sont pas contents, ils n'ont qu'à lire Delerm. Ils n'auront pas à ouvrir leur dictionnaire. Et moi, oui, peut-être que j'aurais le prix du "Livre Inter" ?
De toute façon, j'en ai parlé à mon éditeur. Et il est d'accord quand je lui dis : "L'écriture est une paririe sans clôture."
Il ne me reste que cette prairie. Je vais m'y promener dès que je le peux. Comme toi, mon papa, je ne veux pas regarder sous ces visages qui nous croisent, et, contrairement aux voitures, nous percutent et nous cabossent souvent. Là, tu as raison. Je désespère du genre humain. Il assèche nos nappes phréatiques et condamne nos châteaux. Un jour, l'eau sera de l'or blanc ; les châteaux d'eau des châteaux d'or blanc.
Si j'en avais les moyens, je serais misanthrope.

(A suivre.)

Joël Fauré

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3 septembre 2007 1 03 /09 /septembre /2007 20:54
img104.jpg
Enseigne des bottes Baudou 
à Saint-Sernin-sur-Rance (Aveyron)
Cliché JF

A PROPOS DE BOTTES

"Il reçoit du vieux caoutchouc. (...) Il sert de matière première aux célèbres bottes Baudou..."
Joël Fauré (Le Livre de mon père)

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3 septembre 2007 1 03 /09 /septembre /2007 19:09
A Caroline Lamarche,
à sa goutte de sang.


Etat des lieux communs.
Ca va ? Tout le monde suit ? Le moral est bon ? Les troupes sont fraîches ? A part ça, qu'est-ce-que vous lisez en ce moment ? Vous avez vu, Caroline Lamarche est donnée favorite pour le "Goncourt" ?

C'est un tout petit agenda. Il a gardé une élégance surannée. Il date de 1955. La tranche est rouge. Il est doté d'un tout petit crayon tendre, à peine plus gros qu'une allumette, glissé dans une bague. On y trouve essentiellement des informations concernant le lait, son prix et son litrage écoulé. Mon père ne finit pas de m'étonner : par quel miracle a-t-il pu rendre cet agenda extensible à l'infini ? Ainsi, j'apprends : les veaux de la Rousselle sont nés le 13 juillet 1956", "avoir acheté gaz réchaud 18 300 francs", "vendu veau Blanchette 8 500 F", "avoir acheté cochon 17 (illisible) 1963", "vendu cochon le 28 mai 1965, 99 kg 27 300 francs, prix d'achat 16 500 francs", et enfin, fabuleux bond dans le temps :
"Première neige 12-11-85
Deuxième neige : 19-11-85"
"Il a neigé le 14 janvier 1987. 10 centimètres."
Mon père a inventé le calendrier perpétuel.
La neige, je m'en souviens. Le lait, un peu moins. Le lait en neige, j'en suis friand...
Il reste des pages vierges dans cet agenda. Ce serait faire honneur à mon père que d'écrire sur l'une d'elles, à une date à venir : "Publié livre. 5 000 exemplaires. Edition épuisée. Réimpression en cours."

1967. Le tracteur est vieux et s'essouflfle. Parfois, il ne veut pas démarrer. Ou bien il démarre mal, dans un nuage d'odorante fumée d'essence de mélange.
De Gaulle s'essaye à promettre, dans la télévision balbutiante, entre la mire et deux éléphants savants. La Terre est basse, le Front Populaire, loin ; la joie redevenue aléatoire. La guerre, un temps, a occupé, meurtri, déchiré. Mais le sang sèche vite et on oublie, on s'ennuie.

La terre ne rapporte plus. Il faut bien vivre. Les petites exploitattions agricoles sont condamnées à végéter. "Oh" confie ses terres à un fermier. Il part travailler en usine. Une vraie usine comme on n'en fait plus, avec un toit en dents de scie, comme on ne peut plus se les figurer. Ou alors en illustration, en pictogramme dans les manuels scolaires.
Celle-ci fabrique de la peinture. Elle se trouve à l'entrée du village de Bessières, entre la gare et le château d'eau, floqué sur son rehaut de l'inscription peinte en capitales "PEINTURES ECOPLAS". La peinture ne vient pas de bien loin, elle n'a eu qu'à traverser la route.
Sur son calendrier perpétuel, d'une écriture maladroite, mon père a noté, à la date du 27 juin 1955 (Saint-Crescent) : "Marquise iciminée le 23 mars 1967. Avoir commencé le travaille le 18 avril 1967 à la peinture à bessierre. fin juillet."

Le samedi 1er juillet (Saint-Martial), je lis : "brunette velle le 16 juin 1966". Et le mercredi 5 juillet (Sainte Zoé), je trouve : "avoir commencé travail le 17 août 1967 à l'usine baudou a bessiere".
Comment ? Qu'est-ce que vous dites ? Que c'est bourré de fautes d'orthographe ? Non mais, j'aurais bien voulu vous y voir à sa place. Nous n'avons pas gardé les vaches ensemble. "Oh" n'est allé à l'école que lorsqu'il n'y avait pas de travail à la ferme. Autant dire presque jamais.

A Bessières (presque Béziers), pendant que Gustave drague sur le fleuve "Tarn" pour construire des châteaux de sable, Maurice Baudou achète, sur les rives du même cours, une centrale hydraulique, pour faire tourner son usine. Il reçoit du vieux caoutchouc décliné en déchets de chambres à air, de bouillottes ; le pile, le granule, le fond pour en faire du neuf. Il sert de matière première aux célèbres bottes Baudou, qui ont fait une belle jambe aux arpenteurs de toutes natures.
Maurice compose ses équipes avec de la main-d'oeuvre locale. Braves travailleurs aux mains volontaires. Ils savent manier la batteuse ; ils auront manoeuvrer la calandre et les granulateurs.

(A suivre.)

Joël Fauré

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BILLET D'HUMEUR

Ode jaculaitoire

Qu'il me soit permis de faire miennes les phrases de mon grand ami Samuel Beckett :

"Ma lucidité, ma chair à vif
Me font cruellement souffrir.
Qu'on me donne le confort de l'âme
Et la quiétude de l'esprit.
Pitié.
J'implore le pardon  des fautes
Que j'aurais dû commettre.
Pauvre scribe éreinté de coups.
Je me grise de mots, de vin, de viande.
Je veux être joufflu et pompeux,
Gras et verbeux ; insolite.
Je ne veux pas rester comme les autres.
Qu'on me fouette à vif, au sang.
Que mes pleurs et douleurs soient au moins motivés.
Qu'on fasse mienne la ferveur du Christ,
L'ardente prière Jaculatoire juste après l'Introït.
Que je puisse aimer sans frein
La vie, les gens, le monde.
Que ma bouche soit riche
De la soif enfin apaisée de ses lèvres
Et ma tête sereine."

Samuel Beckett (La Dernière bande)

"Qu'on ne m'enlève aucune forme de liberté,
Qu'on ne m'empêche pas de convoquer les fantômes,
J'ai appris que les morts ne quittaient jamais les vivants,
Quand ta voix change
Et que tu prends ce ton cassant,
C'est qui ? c'est quoi, toi ?
Dans ces cas-là, je voudrais pouvoir entrer
Dans le chas d'une aiguille
Et me perdre dans une botte de foin."

Raoul Jefe

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2 septembre 2007 7 02 /09 /septembre /2007 19:56
SANS TITRE

Quand je ne sais pas, je me tais, j'écoute et j'apprends.

JF

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