29 août 2007 3 29 /08 /août /2007 19:23
"Rien n'est plus comme avant."
disait "Oh", celui qui, savant des messages du ciel et de la terre, cornaqué par ses aïeux, Papi Janel en tête, voyait dans la couleur, la forme de la lune mieux que dans les almanachs, le feu vert pour semer les fèves.
Le vécu est un savoir, et rien n'est plus formateur que d'apprendre "sur le tas", quand bien même fût-il de fumier.
"Rouge couchant, demain beau temps", "Ciel pommelé et femme fardée sont de courte durée" sont de bons diagnostics.
C'est dehors que tout se joue. On ne voit rien derrière les murs digicodés, on ne sait rien sous les lambris dorés des ministères. On s'ennuie à en mourir dans les sous-pentes. Il faut se frotter comme ail sur croûton à l'épaisseur de l'air, se confronter au vent, se réfugier dans la nuit, surprendre l'aube. Mon paternel a été ministre des affaires extérieures sans le savoir. Il pissait droit, debout mais surtout dehors. Et s'il n'a jamais été libéré, dans ces moments-là, il était libre.
Parvenu à quatre fois vingt ans, s'il est resté accroc de la météo de Florence Klein, et aurait tué père et mère pour écouter les prévisions de la télévision régionale, il a eu le temps d'être alerté sur le "réchauffement de la planète", l'effet de serre, le trou de la couche d'ozone et les caprices du climat.
Devant le grand chamboulement orchestré par Jupiter, il s'est résigné, se bornant simplement à dire : "Rien n'est plus comme avant". Si j'avais su tendre l'oreille, j'aurais entendu, au milieu de son silence : "Après moi le déluge".
Lors de la canicule historique de 2003, il m'a soufflé quelque chose de singulier. Dans sa jeunesse, il avait "entendu dire qu'un jour, même les maisons allaient fondre..."

Bien que les sanitaires soient correctement installés dans la "Maison Neuve", mon père fait ses besoins dehors. Il n'aime pas les petits coins ; il n'aime que les grands. Son chalet d'aisance, ses latrines à lui, se trouvent entre une haie de pruneliers, un crib où sèche du maïs, un petit appentis de tôle adossé au poulailler, et la carcasse d'une vieille "203". Il a installé là un "cagadou" en pleine nature.
De grosses mouches bleues font office de chasse d'eau et de sanibroyeur ; des langues de papier découpées dans "La Dépêche du Midi" essuient les affronts d'une daube transfigurée. "Oh" voit tout de suite si les urines sont claires, les selles copieuses.

Oui, vraiment, à la campagne, beaucoup de choses se jouent dehors. C'est un théâtre de verdure permament, avec changement de décor à vue.
Tenez, prenez les ordures. Mon père a dû voir la première benne à ordures au début des années quatre vingt-dix. Jusqu'alors, il brûlait les déchets en plein champ. Seules, incalcinables, les boîtes de pilchard servaient de mangeoire aux poussins qui venaient d'éclore, et les boîtes de fer blanc allaient coiffer les pieux de la prairie.

"On va voir les vaches ?"
Dans la vieille maison, les vaches vivaient dans la pièce à côté... C'était ainsi, dans les fermes ; il suffisait de traverser le corridor pour se retrouver à l'étable.
Brunette, Blanchette, Coquette, Mouchette, Rousselle et Pomponne, Marquise, Mignonne, La Marai et La Noire, Manon et Sheila, et Sofie faisaient partie du cheptel.
J'ai retrouvé un minuscule agenda où sont consignées les activités sexuelles débridées d'une partie de la famille.
Il s'en passait de belles parties de pattes en l'air dans la fermes des "Rouquiès".
"Rousselle menée au taureau le 27 octobre 1955.
Avoir mené Brunette au taureau le 29 mars 1956.
Mignonne faite inséminer le 9 décembre 1958.
Brunette vêle le 21 juin 1963. Veau tout noir. Négrita.
Sofie mise au taureau le 3 mars 1964.
Sofie vêle le 3 novembre 1964.
Sheila inséminée le 23 décembre 1965."

Il me semble revoir le vétérinaire. Il enfilait son bras dans un long gant rouge qu'il enfonçait ensuite profond dans la bête...
Je n'ai jamais cherché à savoir ce qu'il faisait. De toute manière, on ne me l'aurait pas dit...

Bretonnes et Normandes, au nom des générations qui m'ont précédé, bravo d'avoir su vous acclimater en dessous de la Loire, et merci pour tout, pour vos saillies et vos traites, votre sacrifice pour les braisières, votre cuir pour les bottes, votre lait pour les bidons.

Et vous, les bidons, pardon. Vous ne méritez vriament pas cette expression : "C'est bidon", c'est-à-dire c'est faux, c'est truqué, c'est un mensonge.
Un bidon, au contraire, c'est très utile. Combien de ravissants poupons sont devenus "des hommes mon fils" grâce aux bidons luisants sous la gelée de janvier, dans les basses-cours, fruits du travail matinal des hommes et des bêtes, droits, debouts, fiers, et patients du passage du laitier ?

(A suivre)

Joël Fauré

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Brèves:

Premiers pas d'automne...

C'est ce soir. C'est dans une rue étroite. Il faut presque se toucher. Un couple sort de quelque part. Elle porte des bottes. Et comme depuis longtemps, quelque chose se crée chez moi... Maintenant, je sais...
Je ne chasserai pas cette folie puisqu'elle est douce...

*

Avec vue sur catalogue.

Les bons gros catalogues "des familles", ceux des maisons de vente par corrrespondance, sont arrivés. "Mais qu'ont-ils donc mangé pour être si lourds ?"  dirait Colette, si elle avait à réécrire "Le blé en herbe".
Ne cherchez pas plus avant ce que j'y ai cherché en premier : des bottes !
A "La Redoute", pas besoin de marque-page ; un encart piqué fait borne. En pleine page (107), deux jambes cuissardeés dessinent un "A" majuscule.
Je lis : "Cuir véritable, un art de vivre, une exigence, 7 bottes de qualité en cuir. Les cuissardes... portées avec une jupe mini pour une dégaine actuelle ou portées façon bottes en rabattant le bord de 12 cm. Zippées côté intérieur. Bride à boucle métal sur le coup (1) de pied. On apprécie l'aisance que nous procure l'élastique dos. Dessus cuir vachette.  Talon 3 cm. Hauteur tige rabattue : 54 cm. Du 36 au 41 : 199,90 €."
Aux "Trois Suisses", j'ai collé deux post-it. L'un page 33 : "Les bottes fétiches. Froncée, talonnée, nouée, rétro... 7 façons d'apprivoiser le bitume".
J'aurais bien aimé inventer le modèle "à poches" -avec un peu d'imagination, tout peut s'y glisser à l'intérieur- :  "Les bottes à poches. Belles bottes à talon avec zip permettant de les ajuster sur la jambe. Poches à soufflets côté. Doublure textile doux. Talon lamelé cuir 6 cm.  Du 36 au 41. 149 €" Un modèle pour désarçonner les pikpockets.
L'autre page 241 : "Les bottes : elles ont le cuir dans la peau ! Le TOP des tendances.

Froncées, plissées, lacées... bout ronds, carrés, pointus.... Brisons-là. Le vocabulaire est trop riche... Il se déclinera ici, sur ce blog... "A propos de bottes"...


(1) De mon temps, on écrivait "cou" de pied.

JF
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28 août 2007 2 28 /08 /août /2007 19:32
De la difficulté à trouver un titre pour un livre sur son père.
"La Gloire de mon père" était déjà pris par Pagnol. "Celui des Rouquiès" aurait fait trop régionaliste, et j'ai des ambitions nationales. "Un des Rouquiès" aurait plagié Giono ; "Lettre au père" Kafka. "Venez voir, j'ai tué mon père" a effrayé une connaissance : elle a prétendu que les gens l'auraient pris au premier dégré. "J'ai très bien connu mon père" m'aurait peut-être apporté le même succès que "J'ai très bien connu Jacques Brel". "L'homme de ma vie" aurait été la suite logique de l'ouvrage que j'ai consacré à ma mère. J'ai eu une inclinaison pour : "Il ne suffit pas d'un beau titre" et un penchant pour un sous-titre "Histoire d'Oh". Tout reste ouvert.
Finalement, j'ai retenu le titre que vous savez. Qu'en pensez-vous ?

Terre ! Terre !
Entre le septième ciel et le trente-sixième dessous, il y a le plancher des vaches, au ras des pâquerettes. C'est à prendre ou à laisser. Au premier degré. Si d'aucuns, épicuriens, hédonistes, aviateurs comblés entre Toulouse et Santiago du Chili planent dans le premier, et si d'autres, dépressifs, néo-névrosés de carrière croupissent dans le second, mon père, celui d'Hélène, le seul, celui du hameau des "Rouquiès" évolue tant bien que mal sur le troisième.
Quelques arpents de terre, un attelage de lourdes vaches de labour, et tout pour refaire à l'envi un roman champêtre qui plaira à certains, qui déplaira à d'autres. Mille mots affluent à fleur de ma tête. Comment faudra-t-il s'y prendre pour étonner et émouvoir encore avec eux, avec du vocabulaire bien agencé, qui devra dire les foins, les groins, les museaux et les boisseaux ? L'animal et le végétal ?
Devrai-je encore me dérober, emprunter des chemins de traverse, alors que ce que je veux faire, ici, c'est juste parler de celui qui m'a inscrit au grand club du monde ?

L'enfant-laboureur.
Le père de mon père est mort jeune, à 31 ans. Il laissait son fils unique de sept ans enfant-laboureur, auprès d'une mater dolorosa désemparée, sans tendresse, sans humour, à qui il disait "vous" quand il parlait.

L'enfant-laboureur a grandi sans exaltation, sans exultation ; on lui a fait cultiver le malheur comme d'autres cultivent le paradoxe, comme Pagnol fait cultiver l'authentique au bossu des Bastides, dans "Manon des sources".

Oh !
A vingt-sept ans, le maire de Lestrade-Thouels lui remet le Livret de Famille. Ca le change du Livret Militaire. Fernand prend pour épouse Marthe. Ils se marient un jour de pluie. "Mariage pluvieux, mariage heureux" ? Ca se discute.
Ce couple franco-aveyronnais -tout ce qui dépasse un rayon de cinquante kilomètres autour de la ferme natale est étranger- sera un couple de Terriens, très "terre à terre" : la plaine Toulousaine et les causses Rouergats. Leur crédo : le travail. Leurs amusements d'avant le mariage : "C'était la guerre !"
Je ne sais si mes parents ont oublié qu'ils avaient aussi des prénoms, ou qu'ils pouvaient s'inventer des tournures affectueuses qui les auraient suppléés : je les ai souvent entendu s'appeler : "Oh ! Tu es là ?"
Un "Oh" sonore, qui porte loin -il y a de l'espace à la campagne-, qui interpelle.
Un "Oh" méridional. Pas un "o" ferme, mais un "o" ouvert, avec un "e" final bien prononcé.

(A suivre.)

Joël Fauré

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27 août 2007 1 27 /08 /août /2007 16:38
A la mémoire de mon père.

Livret de famille.
Le chef de famille devra conserver soigneusement ce livret, car il constitue un document précieux qui, par la suite, rendra les plus grands services dans la rédaction des actes de l'Etat-Civil postérieurs au mariage.
Il évitera des erreurs dont la rectification ne pourrait être opérée que par un jugement du tribunal.

Département de l'Aveyron.
Mairie de Lestrade-Thouels.
Mariage du trente septembre mil neuf cent quarante neuf.
Entre Fauré Fernand Pierre Guillaume, né le 29 novembre 1922 à Buzet-sur-Tarn, Département de la Haute-Garonne. Profession : Agriculteur. Domicilié à Buzet-sur-Tarn (Haute-Garonne) Fils légitime de Fauré Emile Célestin, décédé, et de Vabre Hélène, Jeanne.
Et Mademoiselle Trémolières Marthe Madeleine Mathilde, née le 21 novembre 1927 à Lestrade-Thouels, département de l'Aveyron. Profession : sans profession. Domiciliée à Lestrade-Thouels. Fille légitime de Trémolières Pierre et de Lacan Marie.
Contrat de mariage : néant.
Délivré le 30 septembre 1949.

Délivré de famille.

Chiche ! J'appelle le journal "Détective", très lu dans les chaumières fumantes -on y calcine grande quantité de dindes sans que personne ne s'en offusque- et je leur dit que j'ai un scoop : je viens de tuer mon père le jour de Noël.
C'est faux ? Bien sûr. Mais qui me croira ? On croira beaucoup plus que c'est vrai.
Le poison violent était dans le dessert. De la digitaline. C'est un docteur dépressif qui m'en a parlé. Quand il me l'a dit, il ne parlait pas en qualité de docteur, mais en qualité de malade. Nuance.
A l'hebdomadaire "Détective", il faut des mots lourds. Il y a toute une semaine pour les engraisser.
Et puis, si je veux plaire à mon éditeur et publier un nouveau livre, il faut au moins ça : du sensationnel ! Un fait-divers. Ce que tout le monde réprouve. Ce qui fascine tout le monde. Tout le monde souhaite le transgresser.

C'est une photo.

Elle est datée du 23 avril 1967. Elle me paraît importante. Au premier regard, elle ne présente aucun intérêt. Et pourtant, elle est truffée de détails essentiels. Si vous n'avez pas déjà posé ce livre ou changé de blog, pour en parcourir un autre, plus en réponse à ce que vous attendez, je vais vous aider à la décrypter, voulez-vous ?
Ce sont deux maisons, assez distantes, reliées par une route de campagne. L'une est en chantier. Il a fallu quelques briques et pas mal de tuiles. Ca se voit. L'opérateur ou l'opératrice du cliché a fait pression à ce moment-là : quand un homme à mobylette s'apprête à tourner sur le site du chantier interdit au public.
Cet homme, c'est mon père.
Des deux maisons, l'une a été la sienne, l'autre sera la prochaine. Il n'est pas "Cadet Rousselle" : il n'aura qu'une maison à la fois. Mais là, c'est vrai, il est entre deux demeures. Il s'est décidé à "faire construire" sur un terrain transgénérationnel. La "vieille" maison a été vendue à un ancien garagiste de Toulouse. Il saura la réparer.
Si je n'ai aucun mal à vous décrire la belle flore de l'endroit -la frise de la forêt de Buzet, une haie vive aujourd'hui disparue, un chêne sur le bas-côté de la route à qui Electricité de France a écarté les branches pour laisser passer les fils électriques qui, demain ou après-demain, éclaireront "La Maison Neuve" -je dois m'armer d'une loupe pour distinguer un tracteur, un Massey-Ferguson me certifie ma mémoire, d'André Molinier. En cette fin avril, que peut-on bien faire dans les champs ? Labourage ? Semailles ? Une fausse amie-six Citroën, garée au deuxième plan, entrave les précisions.
Ce qui est plus éloquent, c'est toute l'étendue du premier plan. Mon père a imprimé au sol sa marque, sa patte, sa griffe. Il a soigneusement bêché la terre dans des formes mathématiques impeccables, et il a fait croître de superbes planches d'oignons. Je vois là aussi, voisins, des rangs de salade, de la chicorée ou de la scarole sans doute, et quelques pieds d'aillet.
La volonté de l'auteur du cliché n'était assurément pas de mettre en valeur la maison neuve en devenir (on n'en voit qu'une demie-façade), mais bien de "capturer" l'image de mon père...
Une photo volée donc, un instant pris à celui qui aimait vivre terré.

Quelle idée !

Pourquoi m'atteler encore à ce travail d'écriture aléatoire sur mon père ? Après avoir tenté d'approcher ma mère dans "La femme de ma vie", pourquoi remettre de nouveau mon cerveau et mes tripes sur la table ? Pour faire peur aux enfants ? Déjà deux pages écrites sans que je n'en prisse vraiment garde, et affluent à mon écritoire des mots et des moments, vains et banaux lorsqu'ils se laissèrent vivre, qui se revêtissent maintenant d'habits d'apparat.
Le temps a fait son affaire, et demeurent les pleins et les déliés des traits qui plus s'effacent plus laissent de traces.

(A suivre.)

Joël Fauré

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26 août 2007 7 26 /08 /août /2007 12:31
CITATIONS

Pourquoi deux citations me parviennent-elles de front, comme des chevaux de rappel sur la piste de ma mémoire ? Mon "grand" ami albigeois Henri de Toulouse-Lautrec serait-il passé par là ?
La première : "Les gens heureux n'ont pas d'histoire".
La seconde : "On ne fait pas de la bonne littérature avec de bons sentiments."
Oui, pourquoi, au bout de ce jour, affleurent ces mots ?
Est-ce dû à mon âge ?
A l'inflexion sensible de ma pensée ?
Mais le nerf joue ses ressorts ; le sang afflue là où il faut, et les yeux lisent tout ce qu'ils peuvent. Je ne parle pas que des livres.
Il se trouve que "chez Essel et Théret", deux bons à rien confondus dans la fondation d'une librairie, debout, (comme Marie Billetdoux lisant "Sous le soleil des Scorta" et s'interrogeant sur le bienfondé du Goncourt 2004 pour ce titre.)  j'ai lu jusqu'à la page 37 le livre dont "on" parle tant : "L'Aube, le soir ou la nuit" de Yasmina Reza, transformée en thuriféraire du pouvoir.
D'elle, j'ai aimé "Art". J'ai vu sa photo. Elle danse un slow avec Sarkozy à qui le livre entier est consacré. (1)
Autant vous le dire d'emblée : je suis agacé.
Elle me rappelle le poète dont j'ai oublié le nom qui cirait les chaussures de Ceaucescu, en Roumanie.
"L'aube, le soir ou la nuit" : oserai-je écrire que c'est sec, sans style ?
Bien sûr me direz-vous, je me suis arrêté à la page 37. Question de climat, d'état d'âme, d'instant ?
Pourquoi deux citations me parviennent-elles de front, comme des chevaux de rappel sur la piste de ma mémoire ?
La première : "Tout ce qui brille n'est pas de l'or."
La seconde : "L'argent ne fait pas le bonheur".

(1) Je lis aujourd'hui dans "Aujourd'hui en France" cette phrase explicite de Bernard Pivot : "J'aurais aimé que mon éditeur me demande d'écrire un livre sur Réza écrivant un livre sur Sarkozy. Quand je les vois danser ensemble, je m'interroge..."

JF
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PROCHIANEMENT SUR CET ECRAN
"LE LIVRE DE MON PERE"
Le nouveau récit captivant de Joël Fauré

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23 août 2007 4 23 /08 /août /2007 20:02

LE CIRQUE EN GRANDES POMPES
img096.jpg
Catharina au Cirque Jean Richard, en 1982
Photo Collection Bernard Albarède

Bien qu'ils les aient souvent en l'air, les gens du cirque ont les pieds bien "campés" sur terre. A seule fin de les protéger ou les mettre en valeur, ces parties du corps, instruments de travail souvent, s'embellissent et se parent d'une gamme de chaussures qu'il serait saugrenu d'imaginer ailleurs.
Les clowns et les dompteurs surtout, fourniront matière à notre propos.

D'entrée de jeu, celui-ci peut paraître futile, voire terre à terre, mais il conduira à grands pas vers une approche plus humaine du sujet.
Dresser un inventaire de cet étonnant rayon chaussures ne sera pas fastidieux : la tatane, ou encore la péniche de l'auguste, les grandes bottes des dompteuses et dompteurs en seront les pièces-maîtresses, pièces à conviction.
"Dis-moi qui tu chausses, et je te dirai qui tu es."
Au cirque, la chaussure a pris de l'ambition : elle s'est émancipée soit au dessus du genou, soit en largeur, reléguant les orteils au rang de grotesques moignons. Facette jusqu'auboutiste du cirque. On retrouve trace des premiers pas disproportionnés d'auguste dans les enceintes équestres où l'écuyer devient malencontreusement maladroit.  Sa vêture, tout comme ses chaussures, sont déjà excentriques.
Pour ce qui est des dompteurs, la fastueuse époque des ménageries offre une galerie de belluaires élégants, en brandebourgs et queues-de-pies, et toujours superbement bottés.
Il serait enfin malvenu de passer sous silence les chausses de "Monsieur Loyal", attributs du porte-voix du cirque.
Peut-on imaginer un maître de manège autrement qu'en chapeau haut-de-forme, veste rouge, gants blancs, mais toujours les tarses calés dans des bottes de cuir noir, carénées comme des paquebots de croisière ?
Toutes ces chaussures ont fait bien du chemin pour parvenir jusqu'à nous ; leurs semelles, qui n'ont foulé que le sable ou la sciure des pistes (ou les allées sinueuses de nos phantasmes) semblent inusables. Il faut dire que l'imagerie populaire et la mémoire collective leur ont conféré des vertus magiques ou bénéfiques : les bottes de sept lieues, celles du chat botté, la pantoufle égarée (et retrouvée) de Cendrillon...
D'un artiste, à qui l'on reprochait une mauvaise réplique, on s'entendit répondre :
"Vous verrez quand j'aurai les bottes !"
Elles sont tout à la fois confortables, esthétiques et fonctionnelles.
Sous les feux de la rampe, dans la lumière de la piste, elles brillent d'une aura qui en rehausse les mérites : la péniche de l'auguste devient alors laborieuse embarcation, qui vogue sur l'onde en zigzaguant, au milieu d'un peuple de pêcheurs et de mariniers qui leur sourient au passage ; les longues bottes de la dompteuse, dans les reflets desquelles se mirent les fauves se muent en écrins fantastiques où s'épousent pour une heure ou un soir peau de belle et peau de bête pas peau de chagrin.
Quant aux "sabots", ils ont au cirque l'avantage de s'illustrer sous deux façades : la première sous la forme que l'on connaît le plus communément, semelle de bois et empeigne de cuir qu'enfilent vite les artistes pressés, et la seconde, matérialisée par une cage montée sur des roues.
D'artistes bottés comme Scaramouche ou D'Artagnan, on se souvient surtout d'Alfred Court. Une image demeure : on y voit le belluaire, assis sur un réquisit, tenant en respect un "tapis'" de tigres. Alfred Court est glissé dans de longues bottes de cuir, ici symboles de la suprématie pacifique exercée sur les fauves.
Plus près de nous, l'un des programmes du cirque Jean Richard offrait un numéro de dressage où de dociles félins étaient "à la botte" de leur dompteuse.
Ses cuissardes bleues, du meilleur effet, ne manquaient pas de style.
Ces cas de figures pourraient se multiplier, tant ils sont l'expression par le bas et en pied du typisme des personnages. Certaines affiches de ménageries pourraient aujourd'hui encore très bien servir de campagne publicitaire à un fabricant de chaussures : ""Faites comme la dompteuse X, portez des bottes Y et vous aurez tous les hommes à vos pieds." La démarche est volontiers fétichiste.
Pour les clowns, s'ils ont trouvé chaussure à leur pied, ils s'y marchent volontiers dessus, et feignent de hurler de douleur, avec grands jets de liqueur lacrymale à l'appui. Larmes de crocodiles. Les "talons d'Achille" se complaisent dans des mocassins qui veulent aller de l'avant. Là encore, une marque de cirage pourrait y trouver un excellent support promotionnel.
Certains bottiers du spectacle, tel Roger Vivier, le créateur des cuissardes de Brigitte Bardot, ont fait sensation dans la "presse à sandale" et, pour nous "avoir mis l'or à la babouche" ont ainsi laissé leur empreinte sur les pistes, les scènes et les coulisses de nos nostalgies.
En France, Edith Cresson, qui fut, en 1991, la première femme Premier Ministre, fut representée dans une émission satirique de la télévision sous les traits d'"Amabotte."
On voulait ainsi jouer sur les mots ; et elle-même en eut de très décapants ; on se souvient de sa remarque à propos de la Bourse, qui pourrait parfaitement convenir aux bottes qu'elle a peut-être portées : "J'en ai rien à cirer."

A lire : "Traité du fétichisme à l'usage des jeunes générations". Jean Streff. - Editions Denoël. 2005.

Joël Fauré
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PROCHAINEMENT SUR CET ECRAN :
"LE LIVRE DE MON PERE"
le nouveau récit captivant de Joël Fauré

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22 août 2007 3 22 /08 /août /2007 19:17
Ce petit livre est incomplet. Je me réserve le droit d'y revenir, de le retoucher.
J'aurais pu le découper en trois parties : l'amour, la haine, l'amour/haine.
J'aurais pu mettre l'accent sur une mère écrasante, étouffante, infantilisante, possessive, castratrice...
J'aurais pu chapitrer sur l'école, l'argent, le sexe, la bouffe, les fringues, la maladie et la mort.
Le thème est si difficile que j'ai dû prendre des détours, parler de ma maîtresse d'école, de la forêt, du lavoir, du téléphone, du marché, de la maison, de quelques entourages, mais pas vraiment du personnage, et j'ai même appelé à ma rescousse le souvenir de mes chiens...
J'aurais pu insister sur une mère "Ne fais pas, n'y va pas, tu sais pas."
J'aurais pu dire que les tabous, les non-dits, les interdits sont douloureux, que la religion catholique est culpabilisante, que nous autres, quadragénaires, sommes une génération sacrifiée parce que, alors que nous avions 20 ans, le Sida est venu planer... Et 20 ans auparavant, les soixante-huitards revendiquaient le droit de "jouir sans entrave"...
Alors ?
Alors quoi ?
Il est sans doute difficile d'écrire. La production littéraire, abondante, semble ne pas en refléter la réalité... C'est surfait, c'est spécieux, ça n'a qu'une apparence de vérité... Ah bon !
J'aurais tout aussi bien pu sortir un livre de recettes de cuisine, un recueil d'histoires drôles ou même un album à colorier...

Tout doucement.
Je dis à ma mère : "Je viens de terminer un livre sur Jacques Brel. On en a lu des extraits au Théâtre de Poche, tu sais, là où tu es venue. C'était bien.
- Ah ?"
Je lui dis : "Maintenant, je suis en train d'écrire un livre de recettes de cuisine. Je parle un peu de toi.
- Et qu'est-ce que tu racontes, encore, sur moi ?"
J'évoque un souvenir. Je réprime un sanglot déguisé en rire. Je demande une confirmation : "Tu t'es mariée en noir ou en bleu marine ?"
Je luis fais : "Tu t'en souviens ?"
Elle me répond : "Tout doucement."

Ma mère, Maman, Marthou, Marthe, Vé, Mamie Marthe, Maman Fauré, Madame Fauré, la femme de ma vie sont mortes le même jour.
Enfin, quand je dis qu'elles sont mortes, j'exagère. Elles ne le sont pas vraiment. Disons qu'elles m'offrent la moins douloureuse alternative d'un deuil blanc, d'un deuil d'essai.
Elles iront au ciel puisque le ciel existe vraiment.
Pour résussir à s'en convaincre, arrêtez la lecture et faites-vous apporter une fenêtre.

Suis-je d'abord veuf avant d'être puceau ?
La femme de ma vie a tué la mienne.

Finalement, j'aime bien les enterrements. Parce que c'est l'un des rares endroits où l'on peut pleurer, faire la gueule, puer, être laid, mal habillé, mal rasé sans que ça choque... Et puis, s'il y a de la belle musique, il n'y a pas de bal après la cérémonie. C'est bien commode pour ceux qui sont complexés par la danse.

Dernier acte.
L'An deux-mil et quelques grains de sable et de mil, à peu près à cette heure-là, à peu près à cet endroit-là, sont décédés Marthe, Madeleine, Mathilde Trémolières veuve Fauré, née le vingt et un novembre mil neuf cent vingt-sept, à Lestrade-Thouels (Aveyron) et Joël, Alain, Claude Fauré, célibataire majeur non-pacsé, né le cinq octobre mil neuf cent soixante-deux à Toulouse (Haute-Garonne).
Pour copie certifiée conforme à l'original.
Très original.

Toulouse, Novembre 2005 - Mai 2006

Joël Fauré
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ET PUISQUE NOUS NE RECULONS DEVANT RIEN,
PROCHAINEMENT SUR CET ECRAN :
"LE LIVRE DE MON PERE"
Le nouveau récit captivant de Joël Fauré.

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21 août 2007 2 21 /08 /août /2007 20:20
img092.jpg
Cliché service de presse Grand Cirque de Toulouse

Dans la famille HASTALUEGO, je demande... la fille.
Même sans le cheval.
Quitte pour vous d'apprécier sur cette image le magnétisme sensuel qu'elle dégage et la force vive qu'il véhicule.
Avec "Cyntho", pur-Lusitanien, Sophie Hastaluego n'a pas tourné "La femme aux bottes rouges" mais a été une attraction vedette du Grand Cirque de Toulouse.
Grand Merci à son fondateur, Pierre Lartigue.

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21 août 2007 2 21 /08 /août /2007 19:28
Une lettre de ma mère au docteur F.
"Mme Fauré Marthe
Les Rouquiès
31660 Buzet-sur-Tarn

Le 10 août 97

Monsieur,
Je me permets de vous passer ces quatre lignes, pour porter à votre connaissance ma souffrance et mon désespoir, occasionnés par votre légéreté et votre incompétence.
Souvenez-vous, en 1972, vous avez opéré mon fils, alors âgé de dix ans d'un phimosis. Opération entièrement "loupée" puisqu'elle aurait dû être pratiquée par un chirurgien. Depuis, il en est ressorti plein de séquelles, supportées par lui et tous les membres de sa famille. Sexualité anéantie, dépression, psoriasis, spasmophilie, troubles obsessionnels compulsifs, et tout ce que cela comporte de désagréments pour tout son entourage.
C'est si facile d'abuser de la naïveté des individus, mais sachez que ce sont des vies que vous avez démoli. Cela, il fallait que vous le sachiez, et c'est le cri de douleur d'une mère impuissante devant la réalité.
Vous avez des enfants, que cela vous donne à réfléchir."

Précision à toutes fins utiles : cette lettre n'a pas été envoyée.

Recettes.
Vous avez en ce moment un livre de recettes de cuisines entre les yeux. Je vous en supplie, si vous allez voir ma mère, dites-lui que j'écris des livres de recettes de cuisine. Et rien d'autre. Ca lui fera tellement plaisir.

Pâte feuilletée.
Une livre de farine, un peu de beurre, un verre d'eau, une cuillerée à café de sel fin, une cuillerée à café de levure.
Pétrir et laisser reposer la pâte jusqu'au lendemain en la couvrant d'un linge.
Le lendemain, prendre le beurre qu'on introduit dans la pâte et faire 3 plis.
Une fois les 3 plis faits, en faire 3 autres en sens contraire et avec le rouleau élargir la pâte de l'épaisseur de 2 sous et laisser reposer 1/4 d'heure, et recommencer 3 ou 4 fois, ce qui s'appelle faire chaque fois un tour. Ne pas trop fariner et ne pas partager la pâte avec le rouleau.

Rapport du docteur L.
"Je viens de voir Monsieur Joël F. qui présente une brièveté du frein entraînant une dysérection.
La meilleure solution est d'envisager l'arrangement du frein sous anesthésie locale."

Recettes.
Vous avez en ce moment un livre de recettes de cuisine entre les yeux. Et rien d'autre.

Pâte levée.
De la farine, du beurre (la moitié du poids de la farine), des oeufs suivant les ressources.
Cette pâte lève grâce à la levure qu'on y ajoute.
La levure achetée à la brasserie ou à la boulangerie est vivante, il ne faut pas la tuer avec trop de chaleur ou de sel, mais la délayer dans une tasse de lait tiède, puis la mélanger soigneusement à la pâte qu'on place à l'abri du froid dans une chaleur douce.
La levure agit et fait gonfler tout doucement la pâte qu'on fait ensuite cuire à four pas très chaud.
Cette pâte sert à faire la tarte et plusieurs variétés de beignets et de brioche.

Rapport du docteur M.
"Je soigne depuis plusieurs mois Monsieur Joël F. qui présente d'authentiques Troubles Obsessionnels Compulsifs invalidants et très importants.
Avec beaucoup d'humour, il tente de les compenser et de mener une vie normale.
Actuellement, il vient de subir une intervention correctrice à la suite de séquelles d'une intervention sur phimosis.
Il est en convalescence pour quelques jours à la clinique."

Recettes.
Vous avez en ce moment entre les yeux un livre de recettes de cuisine. Et rien d'autre.

Pâte brisée.
Farine, au moins la moitié poids de beurre, une pincée de sel, un verre d'eau par livre de farine.
C'est une pâte lourde servant de fond pour les tartes, tartelettes de croûte au pâté, aux chaussons.
Cette pâte est plus sèche que la précédente ; il faut la finir à la main. Lui laisser 1/4 d'heure de repos pour lui faire perdre son élasticité, puis l'étendre assez mince.
La cuire à four très doux sinon elle se déssèche et durcit. En y ajoutant autant de sucre que de levure, on obtient une pâte à petits gâteaux genre sablés.

Dans la vie en vrai.
Tous les hommes passent des mains de leurs mères à celles de leurs femmes.
Je suis passé des mains de ma maman à celles du néant.

(A suivre.)

Joël Fauré.

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20 août 2007 1 20 /08 /août /2007 16:29
C'est une photo.
Ce doit être juste après la guerre. C'est au hameau des "Luquets". Marthe, Georgette et Fernand sont à bicyclette. Ils ont gardé leurs mains solidement fixées sur le guidon mais ils ont posé le pied à terre et ils posent devant le photographe qui devait sans doute être l'oncle Marcel. Montand s'est-il inspiré de la scène pour chanter "A bicyclette" ? C'est à la sortie du hameau. A droite, des arbres aux branches noires, sorties d'une poésie d'Alfred de Vigny. La route est crayeuse, poussièreuse. A l'arrière-plan, une toiture a dû connaître pas mal de saisons ; elle est coiffée de tuiles canal noicies. Contre le mur sans fenêtre, des encombrants difficiles à identifier, mais noir et blanc. C'est là qu'a été édifiée, la photo faite et déjà jaunie, la cabine téléphonique dont je vous ai parlé, déjà. Ce qui est curieux, c'est que ma mère semble porter un boa noir autour du cou. C'est complètement déplacé. En réalité, c'est un lainage, qu'elle a balancé par dessus son épaule. Elle a dû avoir chaud. Jolie, ma mère. Jolie. Si j'avais été mon père, j'aurais bien lâché le guidon pour la prendre par les hanches ou lui caresser la joue.
Au beau milieu de l'image, un poteau télégraphique.
J'aime comparer les poteaux télégraphiques de nos campagnes à la lettre "t", sans la barre. Je rêve d'un texte où tous les "t" seraient reliés par une même barre, un fil en quelque sorte qui relierait les lettres humaines entre elles, bien mieux que la lumière d'une lampe, bien mieux que le son d'un téléphone. Prenez du crayon et un papier, et essayez... Vous verrez, c'est très amusant et ça fait très joli... Bon, ça va... J'entends d'ici ma mère : "Mais où tu vas chercher tout ça, pauvre petit..."

C'est une photo.
Dentelée. Elle date de 1949. Sauf reconstitution ou trucage mais la chose m'étonnerait. C'est un portrait en pied d'un couple mixte de mariés. C'est mon père. C'est ma mère. Elle a 22 ans ; il en a 27.
Mon Dieu qu'elle est belle, ma mère. Ce visage... Ce qui surprend, c'est le noir de sa robe. Mais la voilette blanche et délicate rattrape les convenances. Elle part du chef et recouvre les épaules. On dirait du tulle ou de la dentelle de Bruges. Pochette blanche.
Le bras gauche de celle qui deviendra la femme de ma vie, replié, retient les anses d'un joli sac à main noir. Entre ses doigts, elle a relevé le gant.
A ses pieds, des mocassins noir, ajourés.
Près d'elle, l'homme de la vie de la femme de ma vie, mon père. Costume classique noir. Pochette blanche. Rien à dire. Chemise blanche et noeud papillon noir. Visage déjà rond et poupin. Des lunettes. Dans sa main droite, il a retourné le gant.
Ils sont sur une estrade, juste devant un rideau de théâtre.
Quelle comédie viennent-ils de répéter ?
Quelle tragédie s'apprêtent-ils à jouer ?

C'est une photo.
C'est à Bessières. C'est l'été. Le ciel est bleu. Les arbres verts. La brique rouge. La photo a une profondeur de champ. C'est moi qui l'ai faite... Avec un appareil jetable. La porte cochère est magnifique, malgré le bois à la peinture qui s'écaille. Elle s'ouvre sur un jardin, avec une allée bien taillée. Des massifs de roses rouges, jaunes, blanches... Ca ressemble à un petit Paradis. Perchée sur son piédestal, une musicienne va faire de la musique avec sa lyre que, pour l'insant encore où elle me laisse la décrire, elle porte sous son bras gauche, comme on porterait un dossier important. Elle a de beaux cheveux longs. Autour du cou, un collier de perles. Elle est vêtue d'une épitoge frangée, maintenue sur une tunique longue par une cordelière à glands dorés.
De sa main droite, elle invite à entrer...
Devant le porche, dans les clous, jupe à fleurs et petit gilet blanc...
Cette histoire de porche rappelle à ma mémoire une histoire drôle : savez-vous quel est le point commun entre un SDF et un multi-milliardaire ? Tous les jours, ils changent de Por(s)che... Que c'est drôle !... Où en étais-je ? Ah oui... devant le porche de l'Hospice Sainte Cécile, clouée dans son petit fauteuil roulant, ma mère, les chevilles bandées, entre phlébite et escarre, qui sont des accessoires d'un orchestre, attend que la musique commence.

(A suivre)

Joël Fauré

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19 août 2007 7 19 /08 /août /2007 10:48
"Maman, ne vends pas la maison"
chante Charles Trenet. Et il chante aussi : "Quand sur la Grand'Route de Port-Vendres, les écriteaux d'maisons à vendre sauront très bien qu'en verité, ils ne sont lus que pendant l'été". Les circonstances m'ont épargné. Je n'ai pas eu à voir la maison-mère tranformée en maison de pain d'épices dans la vitrine d'un boutiquier, avec une étiquette collée dessus.

Je n'ai jamais su pourquoi on appelait un notaire homme "Maître", et pas "Maîtresse" une femme notaire ? Vous croyez que ça porterait à confusion ? Ah bon ? Pourtant, c'est assez à la mode de tout vouloir féminiser...

A Bessières, Maîtresse C. s'est chargée de tout.
Esau a échangé son droit d'aînesse contre un plat de lentilles. Moi, si j'avais eu des lentilles sous la dent, je les aurais mangées. Avec des couennes et du petit salé, c'est délicieux. Mais si j'en avais pas eu, j'aurais pas fait tout ce foin.
Moi, j'ai fait celui qui, sans ignorer son numéro de dossard, ne sait plus où il doit se placer. Je me suis fait petit. Pas concerné. Profil bas.


L'étage a été libéré.
Maîtresse a dit qu'il fallait vider la maison-mère, car elle avait trouvé un acquéreur. 
Rien n'est neutre dans une maison. Vider : le mot est violent. L'inventaire est impressionnant : des choses minuscules et essentielles. Nos parents ont été des accumulateurs.
Que les pièces paraissent petites, vides, résonnantes. La chambre orange se refuse encore à rendre son mystère. 
La chambre de ma mère n'est plus le sanctuaire dédié à la Vierge de Lourdes ; que vont devenir ses eaux et ses cierges bénits, ses déclinaisons en matière plastique -le corps s'est moulé et a pris de la bouteille, la couronne tient lieu de bouchon - ? Et si la Vierge, dans le déménagement, venait à perdre ses eaux ? "Nous serions propres".
Il ne faudrait jamais avoir à vider la maison de ses parents un jour de pluie et de froideur. Si j'ai un conseil à vous donner, faites-le par beau temps. Si j'ai un autre conseil à vous donner, faites en sorte d'être fille ou fils unique.

Le garage a été libéré.
On vient de l'apprendre : l'étage a été libéré. Presque quarante ans qu'il était retenu. Tout a été stocké au garage. Nous procédons par étapes. Nous cédons par niveaux. Maintenant, sauf creusement, il n'y a plus rien en dessous. Où va-t-on bien pouvoir mettre tout "ça" ? Il reste bien le vieux poulailler, bâti de briques et de broc, en annexe, en dépendances, en orangerie... Ce qu'il reste est donc entreposé au poulailler, déserté de ses gallinacées, encore beurré de colombine. Il est bien entendu que ledit poulailler restera dans la sacro-sainte famille, après détachement de la parcelle. On allume un grand feu, et on y jette grande quantité de "Pèlerin du XXe siècle"."On l'a toujours vu à la maison" dixit la femme de ma vie, et grand nombre de "Libération" que j'aurais bien aimé conserver, pour faire des colonnes de Buren et pour me souvenir des annonces "chéries".
La maison est une coquille vide.

Exode rural.
Je ne l'ai pas souhaité, cet exode rural. Je suis un garçon de la campagne. Je suis un enfant des bois, des forêts. J'ai été élevé avec des bêtes sauvages.
Je suis retranché dans ma réserve, en plein centre d'une ville "où y'a même pas de place pour se garer" (Gerard Manset), près d'un tribunal où je suis convoqué tous les matins.
Je vis dans une boîte d'allumettes. Grand modèle, mais une boîte d'allumettes quand même.

Dans la petite cour, j'ai garé une bicyclette, que je tiens de ma mère, qui la tenait elle-même de "Massip", entrepreneur de monuments funéraires à Bessières, chez qui elle allait faire des ménages.

Lundi 20 mars 2006.
Premier jour du Printemps.
On a volé mon vélo...
Il était là, juste en face, dans la cour.
Oh ! Bien sûr, il était pas très beau, il était pas tout neuf, mais j'y tenais.
C'était un souvenir de ma mère.
Comment vous le décrire ?
C'était donc un vélo de femme, blanc cassé, avec l'éclairage cassé lui aussi... Il était là, la roue sagement introduite dans la glissière.
Alors, si celui ou celle qui l'a "emprunté" se "reconnaît", et bien, je serais heureux qu'il le remette à sa place...
Faites-le, par respect et en souvenir de ma mère...
Joël Fauré
2e étage
Tél. : 05.61.14.03.02 (Non, je n'ai pas de portable, je voudrais pas qu'on me le vole aussi...)

Je punaise ce message sur le tableau d'affichage à l'usage des locataires.
Le lendemain, le vélo a retrouvé sa place.
Dans l'escalier, alors que je descends de chez moi, je croise une jeune femme que je ne connais pas, qui m'aborde :
" - Vous êtes bien Joël ?"
Elle est aussi confuse qu'un enfant rongé par le remords. Dans ses mains, elle porte une magnifique renoncule blanche en pot.
" - Je voudrais m'excuser. C'est moi qui ai pris votre vélo. Je croyais qu'il était abandonné".
Et pour cautionner ses dires, et se faire pardonner, elle m'offre la fleur.
Touché, au nom de la femme de ma vie, j'ai dû bredouiller quelque chose où il devait y avoir "C'est pas grave", "Merci de l'avoir ramené", "Je ne vous en veux pas", "Votre geste est rare et vous honore".
Je crois même que j'ai dû rajouter : "Si vous en avez l'utilité, vous pouvez vous en servir quand vous voulez..."

(A suivre.)

Joël Fauré
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