24 mai 2010 1 24 /05 /mai /2010 12:51

Céline Bernat dans « Frida » au Théâtre du Pavé./Photo DR

Céline Bernat "est" Frida Kahlo (Photo DR) 

 

ET PUIS IL Y A FRIDA…

 

Si les pages (pas toujours) roses du « Petit Larousse Illustré » l’ignorent, « Le Petit Robert » a bien pris les mesures. Et de Frida Kahlo (« Frida a le même nombre de lettres que moi et les mêmes initiales » a écrit Franz Kafka) n’a pas omis de donner son entrée, sa notice. Noticia : nouvelle en espagnol.

Mais qui était donc Frida Kahlo (1904 -1957) pour avoir suscité, susciter, n’en avoir pas fini de susciter un maelstrom, un vortex, un geyser, un tel jaillissement d’idées chaudes ?

Faisons court. Frida était belle comme un soleil dans une chanson de Brel et fracassée comme une héroïne de Zola.

Sa vie, brève, dense, riche a tant d’entrées qu’elle peut nourrir et abreuver, pour tout l’art du monde, les créateurs et regardeurs que nous sommes.

Née au Mexique, pays de gringos et de pistoleros, voici un jeune siècle, Magdalena Carmen Frida Kahlo Calderon doit d’être parvenue jusqu’à nous, iconesque, par son carnet de santé, sa carte politique, et surtout ses tableaux de peintre autodidacte qui a refusé, en femme libre, la récupération par une quelconque école, une clanesque mouvance, son seul mouvement étant le sien, « mouvement » au sens propre qu’elle pouvait encore accomplir, si l’on sait qu’elle vécut 47 ans durant sous le joug de la souffrance d’un corps charcuté « à la Bacon ».

De la souffrance, mais point de la solitude et de l’action.  Ses amis, ses amours, ses emmerdes en sont garants.

Ses amis : Breton et Trotski. Ses amours : Diego Rivera. Ses emmerdes : poliomyélite à 10 ans, horrible accident à 20 d’où elle réchappa, transpercée et gibier médical jusqu’à la ramasse, jusqu’à la tombe.

Excusez du peu et du court.

A celles et ceux qui veulent en savoir plus sur la dame rouge, des moyens modernes, qui n’en sont pas avares, les renseigneront et rempliront les cases.

 

Passionnée par cette pasionaria, la jeune et jolie comédienne Céline Bernat, élève de Gérard Pollet, s’est emparée de cette vie pleine à-bras-le-corps pour en restituer sur les planches les attraits et les affects. Ce pari était risqué ; rien, dans le domaine, n’ayant été accompli jusqu’ici.

Qu’il soit écrit sans plus attendre que Céline Bernat possède l’humanité, l'hispanité et le talent pour ETRE Frida Kahlo, un peu plus d’heure, un peu plus d’une heure seulement, mais avec de tels muscles moteurs qu’elle laisse le public estourbi.

 

Incontestablement, la comédienne maîtrise son sujet et s’est inscrite dans une mise en scène épurée et astucieuse de Stéphane Battle.

La grande force de cette création repose, outre l’époustouflante prestation scénique, sur un texte elliptique, un liant écrit par Céline, charpenté par la correspondance de Frida Kahlo, où jamais les mots n’ont la tiédeur des « normopathes ».

A écouter la comédienne du « Grenier de Toulouse », on « voit ». Car, passé le cap imbécile de se dire : « A quel moment va-t-elle peindre ? » - son essence - ; et défrustré  de ne rien voir - pas même, sur le plateau, un chevalet où une toile attendrait d’être achevée, ou la projection d’une diapositive sur les draps blancs de son lit de souffrance - admirable trouvaille qui mériterait dix lignes (foetus, linceul, Saint-Suaire, évasion, ascension, grimper aux rideaux, accroché aux branches…) - ; passé ce cap donc, il se suffit à lui-même, dans les changements à vue de donner à voir bien plus qu’en galerie et en cimaises.

Céline Bernat joue sur tous les « tableaux », se farde et se défarde, se pare et se dépare, se change et s’échange jusqu’à une nudité que l’on souhaiterait encore plus totale…

Performance donc, que cette « Frida », qui a donné au mot « résilience » toute son acuité. Il est prouvé ici que les vilains petits canards se transforment en très beaux cygnes (signes ?). Et leurs chants ont la mélodie du triomphe de l’élan vital sur la pulsion de mort.

« Viva la vida ! »

 

Joël Fauré

 

"Frida"

De et avec Céline Bernat. Mise en scène Stéphane Battle.

Théâtre du Pavé. 34, rue Maran. Toulouse.

05.62.26.43.66

Jusqu'au 29 mai. Relâche le lundi. 

 www.theatredupave.org

 

A lire : "Frida", la biographie très fouillée de Hayden Herrera, au "Livre de Poche" 14573)

 - J.M.G Le Clézio a écrit un très honnête et lisible "Diego et Frida" (Folio 2746)

 - "Frida Kahlo par Frida Kahlo", la correspondance dont s'est inspirée Céline Bernat, (choix, prologue et notes de Raquel Tibol ; Points 2096)

 

A voir : le film (très réussi) "Frida" de Julie Taymor avec Salma Hayek .

 

A écouter, en podcast ( à partir de mercredi 26) : "Les feux de la rampe" de Pierre Bruel sur Radio Présence, avec Gérard Pollet et Joël Fauré. 

 www.radiopresence.com/emissions/Feux.htm

 

 

 

"La colonne brisée", Frida Kahlo, 1944

 

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17 mai 2010 1 17 /05 /mai /2010 16:47

"Alors sans avoir rien

Que la force d'aimer

Nous aurons dans nos mains,

Amis, le monde entier"

 

Jacques Brel, "Quand on a que l'amour"

 

Cher Jacques,

 

Dès qu'il ne jouit pas, l'homme s'ennuie. N'est-ce pas, Jacques ? Il a l'impérieux besoin d'avoir à proximité des biens matériels. Il ressent l'irrésistible attraction de s'entourer. Enlevez-lui la grossière panoplie dont il s'affuble ; dépouillez-le de la force de ses habitudes, il devient un être nu et misérable. Et foncièrement seul...

Vous l'avez bien compris...

Or, l'homme l'oublie trop souvent, qui s'acharne à amasser toutes sortes de trophées dont il tire profit, que ce soit de façon naturelle ou illicite, puisque l'homme est armé d'une intelligence qu'il met parfois au service du mal.

Vous l'avez bien compris...

Compétences, ressources, talents, énergies ont jeté les bases d'une impitoyable compétition où entrent en course des critères sélectifs majeurs : l'argent, la beauté, l'intelligence.

Vous l'avez bien compris...

Et l'homme, ainsi doté de valeurs (acquises ou innées) poursuit son destin fatal sans trop se soucier (ou alors seulement "dans la marge de ses appétits" pour reprendre une de vos expressions) de son contemporain qui en est dépourvu : c'est l'inéquitable partage des données face aux besoins des récipients et des capacités.

Vous l'avez bien compris...

Et pourtant, derrière le le plus sophistiqué des claviers comme devant le plus précaire des outils, se meut une créature par essence vulnérable, dont le règne est éphémère et qui glisse chaque jour un peu plus vers l'usure et la destruction.

Vous l'avez bien compris...

Le cheminement humain est engagé depuis une création certaine. Où conduit-il ?

Vous avez chanté les ratages, les chocs, les échecs, les amours déçues, les espoirs désabusés, les rêves volés (Le Far West), les chairs meurtries, la pourriture qui sclérosent l'esprit et la matière, mais aussi tous les pouvoirs, toutes les bassesses, toutes les aspérités du "non-plat pays", et la suprême justice : la mort.

Vous l'avez bien compris...

 

Votre oeuvre sous-cutanée est pessimistement belle.

Nous l'avons bien compris...

 

Le Fataliste.

 

                                                            FIN 

 

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12 mai 2010 3 12 /05 /mai /2010 15:48

"Je m'appelle Zangra hier trop vieux général

J'ai quitté Belonzio qui domine la plaine

Et l'ennemi est là ; je ne serai pas héros"

 

Jacques Brel, "Zangra"

 

Cher Monsieur,

 

Je m'appelle Zangra et je suis un vieux général, témoin du mariage entre deux inspirations, deux respirations : "Le Désert des Tartares", le livre important de Dino Buzzati, et votre superbe chanson qui porte mon nom, et où vous m'avez incarné...

Ce soir, à l'issue d'une pénible journée, je prends la liberté de vous écrire cette lettre où, pour la première fois, j'effeuille les fleurs de mon jardin secret. J'en ressens le besoin. Je n'espère qu'une chose, c'est que vous me lisiez jusqu'au bout. Peut-être y touverez-vous quelque matière à construire un autre monument à la gloire de la chanson, celle qui pourrait dissuader l'âme d'un canon...

 

Je vais vous faire un aveu, Jacques... Me permettez-vous de vous appeler Jacques ? Je ne voudrais plus jamais avoir à me sacrifier pour ces sempiternelles remises de décorations. Aujourd'hui, j'étais à l'autre bout de la France, et pour quoi faire, je vous le demande ? Serrer toutes ces mains sales et grasses qui, le soir venu, iront caresser les blondes chevelures des call-girls de luxe obtenues contre faveurs, épingler sur d'asthmatiques poitrines ces insignifiantes médailles et donner l'accolade à ces vieillards qui sentent le vieux poivre, et tout cela en restant dans le champ de la caméra, en feignant d'écouter des discours isnsipides... en pleine chaleur... devant ces colonnes d'armées trop bien rangées, trop... carrées. Que pensez-vous de l'armée, vous, Jacques ? Ne me répondez pas. Comme je vous comprends. Voyez-vous, l'armée, c'est une mécanique où tout semble sonner juste mais où tout est faux. Tout.

Et si vous aviez vu la tête du nouveau ministre de la Défense, cet après-midi ! Trop petit. Trop timide. Pas à la hauteur. Je l'ai senti quand je lui ai serré la main : elle était moite. Il était mal à l'aise ; il avait l'air d'un enfant qui ne sait que faire au milieu de tous ses jouets. Et moi, j'aurais donné tout l'or du monde pour être l'opérateur qui tenait la caméra qui nous filmait, ou le spectateur qui nous regardait suer... C'est terrible Jacques, terrible, la façon dont j'ai pris conscience aujourd'hui combien je désteste... Pardonnez-moi, ce soleil aura trop chauffé mon vieux crâne dégarni... J'écris n'importe quoi...

 

Je n'ai jamais eu d'ours en peluche. Non, je n'ai jamais eu d'ours en peluche. Mon père ne m'achetait que des soldats de plomb. Je passais des matinées entières à les aligner en rangs plus ou moins bien disciplinés. Je les prenais comme ça, entre le pouce et l'index, et les faisais miroiter sous la lampe. Ils brillaient de tous leurs feux, de toute leur cuirasse, et il faut dire qu'ils me faisaient un peu peur. Je ne comprenais pas bien leurs attitudes : bras levés, torses bombés, membres tendus... On les avait ainsi coulés dans le métal pour traduire la vérité. Mais moi, je rêvais à autre chose : aux jeux de cubes, aux dominos et aux aventures que dessinait si bien Benjamin Rabier. Mon père m'en voulait de ne pas lui ressembler. Ma mère, elle, était la plus douce des mères. Elle aurait souhaité que je devinsse médecin. Je la revois, les matins d'école, m'embrassant tendrement. Elle me glissait dans la poche l'argent du chausson aux pommes de dix heures. Tous les mardis, elle corsait l'ordinaire et me gratifiait de vingt centimes supplémentaires. Je courais acheter des billes. Mais mon père me les confisquait. A la place, il me refilait une poignée de nouveaux soldats. Pour "compléter la collection", disait-il. Ah ! Malheureux soldats ! Je les aurais bien volontiers tous rangés dans la boîte à coton de maman...

 

"Le jour du quatorze juillet / Je reste dans mon lit douillet / La musique qui marche au pas / Cela ne me regarde pas / Je ne fais pourtant de tort à personne / En n'écoutant pas le clairon qui sonne"... Vous reconnaissez ces paroles ? Elles sont de votre ami Brassens. Si vous saviez combien j'aurais aimé être Brassens ! Par contre, je doute fort que lui eût aimé être général... Et cette phrase terrible, et tellement vraies d'Aldous Huxley, la connaissez-vous : "Il y a trois sortes d'intelligence : l'intelligence humaine, l'intelligence animale et l'intelligence militaire" ?

 

Et les femmes ? Parlons-en, des femmes ! Elles parlaient toutes d'amour et moi, de mes soldats. Un jour, j'ai voulu parler d'amour et elles m'ont demandé des nouvelles de mes soldats. Une seule a accepté de dormir souvent seule dans notre lit : ma femme. Que j'aimais. Tiens, que j'aimais ? Et qui m'aimait, tel que j'étais. Il n'y a plus de grades ni de galons sous les couvertures... Je vis depuis trente ans avec ma femme. La même... Avec pour solde de tout compte, savez-vous quoi ? Un solde débiteur, un grand trou noir dans notre couple. Un grand néant. Nous avons pourtant tout essayé, tout. Les traitements, les cures, les pélerinages ; nous avons consulté les plus éminents spécialistes. Rien. Nous n'y sommes pas parvenus. Il fallait se rendre à l'évidence : nous ne pouvions pas avoir d'enfant. Jamais je n'ai pu, au retour d'une manoeuvre, me pencher sur un berceau où sourirait un morceau de nous-mêmes. Je n'ai pas pu faire d'enfant à ma femme. Quant à vous, Jacques, je crois que vous lui en avez donné trois, c'est bien ça ? Et moi, au lieu de ça, des ordres à donner, des inspections de guêtres, des visites et tous les matins retrouver ce petit bureau triste sentant la ratatouille de l'ordinaire, aux murs tapissés d'insignifiantes victoires, et ce vieux drapeau tricolore dont le blanc jaunit de jour en jour... Chienne de vie...

 

Pourquoi faire des phrases ? Vous voyez, Jacques, j'ai raté ma vie. Mon entourage me considère comme un brillant officier, cité dans tous les discours, Croix de guerre, Légion d'honneur, Commandeur des Arts et Lettres ; c'est tout juste si on ne rajoute pas  : abonné au "Figaro" et à "La vie des bêtes"... Pour tous, je suis l'exemple même de la réussite... Et pourtant, parvenu à l'apogée, je m'aperçois que je n'ai pas escaladé la bonne montagne... Tout est en porte-à-faux, tout : ma situation, ma famille, mon idéal... Si vous saviez, Jacques, combien j'aurais aimé m'occuper du petit cinéma d'Atuona... J'ai réussi dans un créneau que je hais. C'est le comble du malheur pour un seul homme de n'avoir pu concilier le dit et le non-dit, l'être et le paraître...

 

Tout en haut de la hiérarchie, dans ma tour d'ivoire, je termine mes jours en ressassant mes souvenirs et en m'inventant des histoires qui ne m'arriveront pas... Très souvent, je glisse un disque de vous dans le lecteur et je me prends à frissonner, à rêver... Et mes yeux s'embuent toujours quelque peu... Je réfléchis : chacun est-il vraiment à sa place ici-bas ? Occupe-t-il l'alvéole dans lequel il se sent à l'aise et où une graine, un jour, l'a fait pousser ?

Jacques, je vous serre dans mes bras.

 

Général Zangra

 

Prochainement : le fataliste.

 

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11 mai 2010 2 11 /05 /mai /2010 17:16

"Je ne sais pas pourquoi la pluie

Quitte là-haut ses oripeaux

Que sont les lourds nuages gris

Pour se coucher sur nos coteaux"

 

Jacques Brel, "Je ne sais pas"

 

Jacques Brel,

 

Prévoir brise-larmes : infiniment de brunes à venir et amours vagues annoncées.

 

Le Météorologue.

 

Demain : Général Zangra.

 

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10 mai 2010 1 10 /05 /mai /2010 16:02

"Et je ne garderai

Pour habiller mon âme

Que l'idée d'un rosier

Et qu'un prénom de femme"

 

Jacques Brel, "Le dernier repas"

 

Cher Jacques,

 

Une femme, après tout, ce n'est qu'un mot. Tout bête. Enlève lui ses deux premières lettres, remplace les par un "h" et un "o" et tu en obtiens un autre : homme. Ce n'est finalement qu'une banale subtilité de vocabulaire. Cela mérite-t-il qu'on s'y appesantisse vraiment ? Mais non !

D'après toi, "dès qu'une femme arrive, l'homme se sent obligé de briller ; quelque chose en lui se compose ou se décompose". Quelle comédie ! Moi, je n'aime pas du tout ça, du tout, du tout...

Vois un peu la pagaille que ça sème partout où ça passe et quoi qu'on fasse : on l'attend, ça vient pas ; on la veut, ça s'en va ; on la cherche, elle est jamais là... Et pourtant, c'est vivant comme toi et moi, ça doit peut-être aussi réfléchir quelquefois... Quand ça se met à être quelque chose de beau et que ça en abuse, c'est bien sciemment ou quand ça se met à parler, c'est souvent pour piéger ou embrigader. Nous n'avons pas de chance : on nous a annexé un accident biologique, une erreur de la nature... Et c'est ça qu'il faut aimer : ce grand complexe sportif et attractif itinérant monté sur deux jambes ? Allons ! Un peu de sérieux. Ressaisissons-nous... Il y a tant d'autres choses à aimer : les animaux, le vin rouge, les carottes rapées...

Quand je pense à tous ces grands observateurs intellectuels devant l'éternel (des auteurs, des hommes d'état, des gynécologues - ceux qui travaillent là où les autres s'amusent - , des amateurs...) qui n'oeuvrent que pour ça, je suis soufflé.

Mais, à moi, on ne m'y prendra pas...

Je te salue, Jacques. J'ai profité d'un instant de répit au bureau pour t'écrire ces quelques mots. A très bientôt. Je dois maintenant rentrer chez moi.

 

Le misogyne.

 

P.S. : Ma femme t'embrasse. Elle aimerait bien t'avoir à dîner un de ces jours. C'est un vrai cordon bleu. Tu sais, elle est adorable...

 

Demain : le météorologue.

 

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29 avril 2010 4 29 /04 /avril /2010 17:03

"Partout je vois à petits pas

Des couples qui s'en vont danser

Mais moi sûrement je n'irai pas

Grand-Mère m'a dit de me méfier"

 

Jacques Brel, "La Foire"

 

Cher Jacques,

 

Je ne sais pas sur quel pied danser... Je n'ai jamais su sur quel pied danser. On a inventé là une bien curieuse façon de se mouvoir. Ceux qui y parviennent aisément possèdent des atouts de la victoire ; ceux qui, par complexe s'y refusent restent sur la touche et n'en finissent pas de faire tapisserie. Une tapisserie que Pénélope a délaissée pour danser avec Ulysse.

Rien n'est plus cruel que de faire "cavalier seul", quand on se retrouve au beau milieu de duos improvisés, soufflé comme un pion inutile au bal des imbéciles.

Il est très étrange, le procédé de séduction qui consiste à faire des pieds, des mains et des hanches pour maîtriser toutes les facettes de ce jeu idiot : il y a d'abord la "valse- hésitation" - J'y vais ou j'y vais pas ? - ; ensuite, la "valse poursuite" : "Cours après-moi et si tu m'attrapes, gare à la danse qui m'attends !" ! Et quand il y a beaucoup de dames sur le damier, prudence : une dame, c'est fou ce que ça mange... Et arrive la valse tournoyante, les yeux bandés comme à Colin-Maillard, tellement débridée qu'on en perd les temps...

Et sans répit déboule le tango, attelage fougueux et renversant.

Oui, il est très étrange le procédé de séduction quand la musique régit et se love dans l'intimité ouaté d'un slow langoureux. Deux pieds forment un "V", deux autres en dessinent un autre ; c'est rare que quatre pieds constituent le "W" d'un mot anglais

Il est très subtil le procédé de séduction qui consiste à feindre qu'on n'est pas un débutant au bal des débutantes.

Ils sont plus nombreux qu'on ne croit tous ceux qui, comme moi, n'arrivent pas à suivre la musique et à dessiner des "W" ; qui ont, un jour, perdu le rythme, trahi par la cadence infernale, distancé par le "la" qui n'est jamais las et qui gigote comme un démené.

Tu le vois, Jacques, je n'ai jamais su entrer dans la danse quand il le fallait et jouer aux jeux de mon âge à mon âge. Mais comment peut-on jouer quand on n'a sous la main ni les règles, ni les accessoires, ni les partenaires ? Vaut-il mieux être un piètre danseur ou un bon perdant ?

 

Le piètre danseur.

 

Prochainement : le misogyne.

 

 

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26 avril 2010 1 26 /04 /avril /2010 17:04

"Je ne rentre plus nulle part

Je m'habille de nos rêves..."

 

Jacques Brel, "Jojo"

 

Cher Jacques,

 

Je suis retourné dans le cinéma de Roubaix après tes adieux... J'ai procédé à l'inventaire et j'ai tout récupéré. Tout était bien là : une guitare, une chope de bière, une pendule d'argent, une autre bière, un manteau de velours, un nez comme un melon, une statue, une valise dans chaque main, un canon, un trou dans la serrure, un petit chapeau, une petite auto, une nappe trop blanche, un accordéon rance, un point à l'envers : une mitraillette, un point à l'endroit : une trompette, une chambre sans berceau, un berceau, un divan de roi, un grand verre de grand'messe, un doigt de couvent, des perles de pluie, des bonbons, du lilas, du fric, deux bouts d'aile, dix éléphants, vingt ans, cent kilos, trois cent trente-trois fois le temps de bâtir un roman et... une dernière bière...

 

L'Accessoiriste.

 

Prochainement : le piètre danseur.

 

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23 avril 2010 5 23 /04 /avril /2010 16:35

"Et fuir devant vous une dernière fois la pendule d'argent

Qui ronronne au salon qui dit oui qui dit non

Et puis qui nous attend."

 

Jacques Brel, "Les Vieux"

 

Jacques,

 

Cette lettre que tu as présentement entre les mains, je ne l'ai pas écrite aujourd'hui, mais hier. Peu importe, l'essentiel est que tu l'aies reçue. Demain, en effet, c'est-à-dire certainement aujourd'hui puisque tu es en train de me lire et que quelques heures se seront écoulées, j'aurai fui avec le temps.

Toute ma vie, j'ai domestiqué et mesuré le temps et le temps me tue sans mesure, comme un ingrat. Il a planté ses deux aiguilles en plein coeur, il devait être approximativement quelques chose comme "neuve" heure. C'est la nouveauté qui apporte parfois la certitude.

Si - je dis bien "si", (c'est du conditionnel passé, et très passé si, pour une raison ou une autre tu tardes à découvrir ces lignes) ; si - "si" est sans doute le plus joli mot de la langue française -, s'il est encore temps, je voudrais qie tu sauves la pendule d'argent (oui, celle à laquelle tu penses !) du destin que lui réservent mes héritiers. Ils veulent vendre toutes mes pendules, et celle-là comme toutes les autres n'y échappera pas. Eux, ils n'aiment pas les pendules. Ils préfèrent l'argent des pendules. Ils vivent en courant, sans jamais regarder l'heure. Je ne leur en veux pas. Ils doivent être terriblement malheureux...

Pour moi, tout devrait aller beaucoup mieux maintenant : la course contre la montre m'a beaucoup abîmé ; j'ai mérité un peu de repos.

Laisse-moi encore te dire ceci : chaque minute qui s'avance est nouvelle, chaque minute qui s'avance est belle. Nous ne sommes pas bien conscients du merveilleux cadeau qu'est le temps imparti. Seuls, tous les autres pour un seul s'aperçoivent un sale jour qu'il est parti... Il faut savourer chacune de ces minutes à venir comme une liqueur rare et comme si c'était la dernière...

Tout à l'heure devant moi (c'est-à-dire il y a quelque temps derrière toi), j'ai vu, posée à mon chevet, une pendule qui égrenait le temps. Ca a été mon dernier regard posé sur le monde, mon dernier sourire pour la machine qui nous attend. Il ne faut pas en avoir peur. Devant ce monument aux sorts, quand le passé composé se décompose en lambeaux de souvenirs et que le futur antérieur s'affiche dans le présent comme un impératif tendre et cruel, on se joue de la concordance des temps.

Je m'en vais, Jacques. Je m'en vais... Je t'embrasse, je suis bien... Tu vois, tu n'as pas de souci à te faire, je suis bien... On est bien...

 

L'Horloger.

 

Prochainement : l'accessoiriste.

 

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22 avril 2010 4 22 /04 /avril /2010 16:36

"Je ne sais pas pourquoi la nuit

Jouant de moi comme guitare

M'a forcé à venir ici

Pour pleurer devant cette gare"

 

Jacques Brel, "Je ne sais pas"

 

Cher Jacques,

 

Elle a bougé ! La gare a bougé cette nuit même...

J'ai gagné mon pari, Jacques. Toi qui disais : "Dès qu'il y a des gens qui bougent, les immobiles disent qu'ils fuient". Tu prétendais que j'étais de cette trempe. Il est vrai que ma vie était vouée à aider les autres à s'enfuir, en leur intimant même l'ordre du départ... Un jour, t'avais-je dit, ce n'est pas le train qui s'ébranlera, mais bel et bien la gare. On renversera la vapeur. Tope-là : une poignée de main contre un aller-retour au soleil, dans une île du Pacifique. Et elle a bougé, la vieille gare à la marquise rouillée qui a abrité tant d'arrivées et de départs pluvieux.

Vingt ans durant, je suis resté là, sur le carreau, au milieu des mouchoirs agités et des baluchons de la liberté, à envoyer des trains dans la nuit comme on envoie des fleurs à une femme. En parlant des femmes, la mienne prenait souvent le train, un peu comme on prend un calmant. "Je vais chez ma mère" disait-elle. "Tiens, la mienne aussi dit ça" s'étonnait mon ami le garde-barrière. Mais un jour, en ouvrant ses yeux et ses barrières, il a vu sa femme au bras d'un garde-pêche. Il s'est fâché tout rouge ; il a envoyé le garde à la pêche, et il a rossé l'épouse infidèle à pleines mains, sur la place publique. Alors, déjà morte de honte, sans imagination, elle s'est allongée - question d'habitude - sur la voie ferrée. Il n'y avait que le train qui ne lui était pas passé dessus. Un train que je venais juste d'expédier. Que veux-tu, Jacques, elle s'ennuyait, cette pauvre femme, avec ce type qui ne vivait que par les trains. Une femme, il faut que ça exulte. Le garde-barrière, depuis la mort de sa femme, oubliait souvent de la fermer. Il a donc fallu prendre une décision, et on a installé un passage à niveau automatique. Et de ses yeux vides, en mâchant un reste de remords, il regarde passer le train, le dernier amant de sa femme.

Vingt ans durant, je suis resté vigilant, statique comme un sémaphore, flottant dans le vivifiant parfum du voyage de ceux qui vont et viennent et l'âcre odeur de ceux qui demeurent... à attendre que quelque chose bouge...

Et elle a bougé !

Mais hélas, je ne peux honorer l'enjeu : le soleil m'éblouit...et mes yeux sont devenus fragiles...

 

Le Chef de Gare

 

P.S. : Je t'envoie ci-joint une petite coupure de journal. Tu pourras y lire : "La secousse sismique n'a pas fait de victime. Elle a tout juste fait trembler les murs".

 

Demain : l'horloger.

 

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21 avril 2010 3 21 /04 /avril /2010 16:25

"Mourir, cela n'est rien,

Mourir, la belle affaire !

Mais vieillir, oh ! Veillir"

 

 Jacques Brel, "Vieillir"

 

Mon vieux Jacques,

 

Soixante-quinze balais. Je suis un vieux con. Je dois sentir mauvais, j'emmerde tout le monde avec mes tics et je suis sans doute bigot. Mais je m'en fous. Je ne me suis jamais senti aussi serein. "Le bonheur est incompatible avec la jeunesse", tu le sais bien. Je suis revenu de tout et j'attends la mort sans peur désormais. Il m'arrive même de souhaiter qu'elle ne tarde pas trop...

Hier, sur ce petit morceau de terre, avec un carré de ciel bleu au-dessus, j'ai bâti une maison. Dans cette maison, j'y ai amené une femme. Elle est devenue mienne et je l'ai aimée. Mal, mais je l'ai aimée. Je fais amende honorable : j'avais le lourd handicap de n'avoir que vingt ans. Il me semble qu'aujourd'hui, je l'aimerais avec toute ma science amassée. Seulement voilà, il faut apprendre tout en pratiquant si bien que l'on gaspille pas mal de choses. Il faut en rater une cinquantaine avant d'en réussir une. Comment veux-tu t'en sortir ? C'est tellement mal foutu et puis... tout va tellement vite...

Ca va tellement vite qu'un jour, on ne peut plus suivre. Alors on s'arrête. Et comme on n'est plus en mouvement, qu'on n'a plus à se trimballer sans poignée ni garde-fou, on s'entoure de futilités pour se protéger. Ainsi, moi, j'ai un besoin vital de ma radio, de ma cafetière et de la photo sous verre de ma pauvre femme chérie. Et quand parfois, l'aide ménagère, qui vient veiller sur ma bonne santé, déplace par inadvertance un de ces objets, je suis perdu et je deviens insupportable. Un étau enserre l'univers qui s'étrique comme un résumé scolaire.

Je ne suis pas amer, mais bridé, un peu comme si mon cordon ombilical se décicatrisait  et m'attirait vers la terre. Seule la terre est nourricière. Sur cette terre - ma terre - avec au-dessus un carré de ciel changeant, j'ai tracé combien de sillons ? J'ai semé combien de saisons ? Je ne sais plus. Je te l'ai dit, tout va tellement vite... Plus vite que la graine ne germe, bien avant que ne verdisse l'herbe folle... Et malheureusement, on s'arrête souvent avant la récolte...

Je te conseille, mon vieux Jacques, de devenir un formidable vieillard ou alors de ne pas vieillir du tout. C'est une loterie. Je connais des gens de mon âge qui sont plus jeunes que des gars de vingt-cinq ans. Il faut les voir gigoter au bal du 3e âge. Ils partent en villégiature à la mer, ils vont à la pêche avec leurs petits-enfants et ils ont même des maîtresses... Peut-être vieillit-on comme on le mérite ?

A tout à l'heure, mon vieux Jacques.

 

Le Vieux.

 

Demain : le chef de gare.

 

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en essayant le plus possible
de ne pas se cogner."

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