13 avril 2010 2 13 /04 /avril /2010 15:52

démarrage de la bière

On trinque ?

A consommer avec modération...

 

                                          11 avril 2007 - 11 avril 2010

 

Ce siècle a dix ans et ce blog en a trois.

Trois bougies soufflées. Trois colonnes qui s'érigent.

Trois tomes. Trois tubes. Oui, c'est ça : trois tomes et trois tubes. A essai. Trois éprouvettes. Tant cet espace que d'aucuns disent cyber, que d'autres condamnent à périr dans le néant a des cloisons de laboratoire ou de conservatoire.

Les fleurs de ce jardin secret finiront-elles en poussière ?

Je m'interroge sur ce bel outil, sur ce qu'il en adviendra. Gutenberg se posait-il les mêmes questions ?

Quoi qu'il en soit, merci à vous qui lisez, commentez, me contactez.

Cet anniversaire est aussi le votre.

 

JF

 

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8 avril 2010 4 08 /04 /avril /2010 16:56

"Avec Frida la blonde quand elle devient Margot"

 

Jacques Brel, "Le Plat pays"

 

Mon cher Jacques,

 

Qu'est-ce que ça veut dire, ça : "Avec Frida la blonde quand elle devient Margot..." ?

 

Frida.

 

Prochainement : Le chasseur de dragons.

 

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1 avril 2010 4 01 /04 /avril /2010 16:47

"...Votre humour est exsangue

Bien qu'il y ait des rues à Gand  qui pissent dans les deux langues..."

 

Jacques Brel, "Les F..."

 

Cher Jacques,

 

Par cette lettre, je viens encore bavarder quelques instants avec toi et te féliciter pour tes dernières trouvailles lexicales. Ton verbe "frérer" est divin, j'ai moins aimé ton "gestapotter", ton "ignorer d'ignorer" est tout bonnement révolutionnaire. Mais -et tu t'en doutes- ce qui retient toute mon attention, ce sont tes flamingants (ces gens, dis-tu, que personne ne comprend et qui veulent obliger l'univers à parler leur langage) fustigés en un réquisitoire d'une rare violence. Avoue que cette fois, tu n'y es pas allé de "langue morte" ! Les chinois cultivés que tu admires tant et à qui tu affirmes : "Ik ben van Luxembourg" n'en sont pas revenus. Les russes non plus. Mais cela ne les a pas empêchés de traduire l'intégrale de ton oeuvre. Oeuvre qui a ouvert toutes grandes toutes les frontières, même les plus réfractaires. Naissante, elle a passé la Meuse ; grandissante, elle a salué Paris, traversé l'océan, et puissante, elle a enjambé le mur de Berlin et la Grande Muraille de Chine (et la murette de mon voisin !). Elle a fait de toi, le bruxellois trop à l'étroit, d'abord un troubadour francophone, puis un citoyen du monde, porteur d'un universel bagage.

En France, aujourd'hui, on déplore l'influence de la musique anglo-saxonne (too much c'est too much) ; on s'alarme sur l'invasion du franglais  ; les spécialistes y perdent leur latin. On ne fait plus décliner Rosa la rose, et la messe est chantée sur fond de musique disco. De ci, de là, il se dit qu'il faut protéger notre belle langue en perdition. On parle beaucoup aussi de mutations, de terminologies modernes, du langage "chébran" des jeunes qui ont apporté dans leurs couches une nouvelle façon de s'exprimer. Je parlais de toi à un môme qui m'a dit : "Brel ? Il assurait un max, lui, au moins..." Il va sans dire qu'un clou chasse l'autre, et que l'arrivée intempestive de néologismes se fait au détriment de mots usuels qui, de ce fait, tombent en désuétude. On ne gagne pas toujours au change. "Ma gonzesse" a remplacé "ma mie", et quand on tombe amoureux, c'est qu'on a "flashé" pour quelque "canon". Mais je m'aperçois que tu es loin de ce débat, toi qui souris pour toujours en polynésien, réfléchis en "espérant tôt" et qui aimes dans toutes les langues.

J'aimerais moi-même prendre du recul devant cet étalage de substantifs galvaudés. Et dire que c'est mon pain quotidien... Cette année, il y aura vingt ans que je suis expert en linguistique dans cette faculté où je ne suis plus écouté... Il y a des jours, Jacques, où j'aimerais plancher sur le langage des fleurs. Il y a moins d'épines...

 

Le Linguiste.

 

Demain : le projectionniste.

 

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31 mars 2010 3 31 /03 /mars /2010 17:10

"Ils se racontent à minuit

Les poèmes qu'ils n'ont pas lus

Les romans qu'ils n'ont pas écrits..."

 

Jacques Brel, "Les paumés du petit matin"

 

Cher Jacques,

 

Je n'oublierai jamais le jour où j'ai reçu votre dernier disque que vous m'aviez gentiment envoyé. J'en avais été à la fois très fier et très ému. Vous me demandiez mon avis sur la pochette. Je savais que vous-même eussiez préféré une autre maquette. Je vous avais répondu que j'aimais beaucoup ce bleu nuageux, et votre photo qui nous invitait au silence, vainement d'ailleurs, puisque depuis, tout le monde l'a transgressé...

Je suis même un peu honteux d'avoir fait couler beaucoup d'encre pour vous, mais vous connaissez mon activité, je n'ai fait que mon travail. Si vous les aviez vu s'affairer, tous ces chevaliers du porte-plume, pondre leurs "petits papiers" et apporter à la presse le fruit de leur labeur... Mais eux aussi faisaient leur métier. Ils vous aimaient et ils vous aiment toujours. Mais vous, vous ne les aimiez pas tellement. Plus tard, pourtant, vous leur offrîtes encore matière à écrire. Alors ils sont ressortis de leurs coquilles, et aujourd'hui, c'est la corne d'abondance. La bride est lâchée, les rotatives tournent pour vous, grâce à vous...

Mais faut-il s'en plaindre vraiment ?

Vous le savez, je n'ai jamais manqué de caractère ; déjà, tout gamin, je me voyais déjà en bas de l'affiche ! J'ai toujours mis un point d'honneur à bien accomplir ma tâche, sans fautes... Votre empreinte profonde a fortement marqué le milieu dans lequel j'évolue. Vous en êtes bien conscient. Il me fut fort plaisant de créer pour vous ces supports indispensables au tribun pour se faire connaître et aimer : affiches, rondelles de disques, partitions...

S'il est vrai que l'artiste se protège parfois derrière son matériel sophistiqué et s'appuie indolemment sur de robustes étais (et c'est de nos jours une réalité qui enfle), vous-même n'avez pas abusé d'assistanat artificiel. Juste ce qu'il faut... C'est seulement la gestion toute personnelle de votre art qui l'a conduit jusqu'à nous, le poursuit, intact... J'ai perdu le scrupule d'en faire l'écho. Tenez, aujourd'hui encore, je viens de terminer la fabrication d'un manuel scolaire. Il y a dedans quelque chose de vous...

Finalement, il ne me reste qu'une certitude. De taille. Plus le temps passe et plus elle s'impose à moi, obsédante : l'écriture, cet art majeur, vous aurait un jour tenté. Si fort que l'auteur de chansons inspiré se serait aisément mué en un écrivain affirmé...

Je crois que nous nous serions bien entendus, tous les deux...

 

L'imprimeur.

 

Demain : le linguiste. 

 

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30 mars 2010 2 30 /03 /mars /2010 17:01

"J'étais vraiment j'étais bien plus heureux

Bien plus heureux avant quand j'étais cheval

Que je traînais Madame, votre landau

Jolie Madame dans les rues de Bordeaux

[....]

Quand j'étais cheval et que tu étais chameau"

 

Jacques Brel, "Le Cheval"

 

Jacques,

 

Il est bien loin ton numéro au cabaret des "Trois-Baudets". A l'époque, le chef d'écurie a fait tout un foin parce qu'il a tout de suite compris qu'il avait dégoté une bonne bête. Malgré les bons soins du Maître de céans qui avait l'oeil sur tout (tu parles, il en avait vu de toutes les couleurs ; ici-même, quelques années plus tôt, on vit même s'échapper un gorille !), malgré son index conseiller pointé vers toi (alors qu'il avait d'autres chats à fouetter), les gens refusaient de te domestiquer... Certains même disaient que tu ne réussirais jamais : "tu ne faisais que transpirer"... Alors que certains se doraient la pilule, la tienne était plutôt dure à avaler, et le cachet avait tôt fait de se dissoudre... Lors des longues nuits d'insomnie, ne comptais-tu pas les imprésarios comme d'autres comptent les moutons ? Après le baudet enragé, engagé sur la rive gauche, tu as connu les parcs d'acclimatation pour animaux sauvages. Récompense : les dragées hautes. On t'a ensuite envoyé paître sur des pâturages à l'herbe rare et souffreteuse que piétinaient quelques biches. Récompense : les biches. Et enfin, triomphant, tu as pu caracoler dans les grandes pariries généreuses. Récompense : la galette d'or.

Globalement, tu as connu "l'itinéraire d'un animal gâté", aimé du public, des loges aux gradins. Dans une infernale poursuite de lumière, on te vit ruant, piaffant de tous tes naseaux, tirant carrosse ou corbillard, au pas, au trot, et dans un galop effréné, nous transporter, me transporter... avant de regagner ta cage dorée, jouxtant celle d'un majestueux lion, écartelé entre l'immobilisme et l'appel des sirènes. Tu as connu les éreintantes tournées dans toutes les pistes du grand cirque névralgique, avec sur ton dos toutes selles qui meurtrissaient ta chair (c'est là où le bât blesse), et toutes celles qui malmenaient ton coeur : plaisir dans la douleur, fatigue jusqu'à l'écroulement, peur jusqu'au vomissement, jeu pour la victoire...  La victoire à notre profit : nous avons misé sur le bon cheval.

 

L'Ecuyère.

 

Demain : l'imprimeur. 

 

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29 mars 2010 1 29 /03 /mars /2010 16:32

"Bien sûr le temps qui va trop vite
Ces métros remplis de noyés
La vérité qui nous évite
Mais, mais voir un ami pleurer."

Jacques Brel, "Voir un ami pleurer".

Jacques,

Au secours ! On se déshumanise... Prête-moi deux minutes de ton attention, je voudrais t'avertir que les robots gagnent du terrain...
Tu le sais, mon métier m'appelle sur les routes. Il me passionne et j'y consacre toute mon énergie, au détriment de ma vie affective, d'ailleurs. Si bien que j'ai un peu perdu le goût de la recherche de l'âme soeur. Cela ne va sans m'inquiéter, je m'aperçois que je suis devenu bien maladroit.
Il y a tout juste un an, sur la route, la jauge d'essence de ma voiture flirtait avec le rouge. Je me suis arrêté dans une station-service. Une jeune femme est venue me servir. Machinalement, je lui ai dit : "le plein", d'un air absorbé. Il paraît que j'ai souvent l'air absorbé. En fait, je suis anxieux. Et puis, sans savoir pourquoi, je l'ai regardée. Et nos regards furtifs se sont croisés. Je ne sais plus si elle a souri quand j'ai souri ou si nous avons souri ensemble. Je crois que c'est un peu magique. Nous avons échangé quelques banalités, pour voir de quelle couleur était le filet de nos voix, j'ai payé et je suis parti, troublé.
Pendant une semaine, j'ai rongé mon frein et mes sens. Et quand la jauge s'est remise dans le rouge, je suis retourné faire le plein d'essence. C'était un dimanche ; il pleuvait. Elle est venue me servir avec un parapluie. "Abritez-vous donc" ma-t-elle dit. Corps contre corps contre la pluie, serrés comme dans une danse à deux. Pluie bienfaitrice. Pluie amoureuse. Pluie matrimoniale. Pluie complice. Sur son visage, deux gouttes d'eau ont glissé. Non, c'étaient deux larmes. Et la liqueur du chagrin a coulé en cascade, le vent s'est levé et le parapluie s'est envolé... J'ai balayé une mèche mouillée sur son front, je lui ai demandé : "pourquoi ?", et elle s'est mise à pleurer à chaudes larmes... A son tour, elle s'est échappée... J'ai fui comme un voleur, et j'ai tenté d'oublier. Mais on n'oublie rien du tout.
La semaine dernière, la jauge... Enfin, j'y suis revenu. Il n'y avait plus de station-service. On avait construit à la place un "Self-service". "Servez-vous, c'est moins cher" disaient de grandes affiches. Quant à la fille, il paraît qu'elle se recycle à la ville.
Alors moi, je vais parler à une machine ?

Le Représentant en Robotique.

Demain : l'écuyère.

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26 mars 2010 5 26 /03 /mars /2010 18:01

"[Ils] trouvent indécent
De ne pas mourir au printemps
Quand on aime le lilas
Ah !  Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah !"

Jacques Brel, "Tango Funèbre"

Cher Jacques,

J'ai enfin appris ton départ pour "Elles Blanches".

N'aurais-tu pas pu nous prévenir ? Ici, Maria et moi nous sommes fait un mauvais sang d'encre depuis que tu es parti. D'aucuns nous ont dit que tu t'étais aventuré trop haut dans les nuages avec "Jojo", ton petit avion, et que tu as irréversiblement crevé la toile grise qu'un machiniste du Bon Dieu aurait trop tendue.

Je t'avais bien dit qu'un jour, tu te casserais la pipe...

Ton ami, le bon curé Casy, m'a beaucoup parlé de toi. Il paraît que tu l'as réclamé avant de passer l'onde noire. Et tu l'as appelé si fort qu'il t'a rejoint dans l'Eternité. Souvent, je vous entends pleuvoir de joie tous les deux et je vous imagine effeuiller l'aile d'un ange...

Je me suis permis d'ouvrir toutes les fenêtres de ta grande maison pour mieux y faire pénétrer  la bonne odeur de terre mouillée et de feuilles séchées. Dans la cuisine, ça sent un peu la soupe froide, mais sur le bahut trône une bonbonnière bien garnie. Dans le salon, la télévision n'arrête pas de parler de toi. Elle dit que tu te fends la gueule avec Vasco de Gama, tandis que la vieille pendule d'argent ne retarde plus que d'une heure, une heure seulement.

Au bout du long corridor, la chambre s'ensommeille sous la torpeur des habitudes. Les trois berceaux de la joie sont au grenier. Seul reste le lit de la puissance. Le grand lit que la bonne servante Maria va souvent tendre de draps. Une brave femme, Maria !

Je suis descendu l'autre jour à la cave. De bons vins de Bourgogne et d'Arbois vieillissent doucement... Quant au jardin, il est fleuri toute l'année et il n'est jamais plus beau que lorsqu'il embaume le lilas. J'ai dépoté les chrysanthèmes et les ai transplantés près du bassin.

Gérard, Juliette, Isabelle et les autres passent souvent te voir. Nous leur disons que tu t'es absenté. Il va falloir cesser de jouer la comédie.

Tout le monde va bien et t'embrasse.

 

Le Jardinier.

 

P.S. : Ah, oui, j'oubliais : le petit chat est mort.

 

Prochainement : le représentant en robotique.

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25 mars 2010 4 25 /03 /mars /2010 17:17

"Mais ces deux déchirés
Superbes de chagrin
Abandonnent aux chiens
L'exploit de les juger
[...]
Tout encastrés qu'ils sont
Ils n'entendent plus rien
Que les sanglots de l'autre"

Jacques Brel, "Orly"


Cher Jacques,

Nom de Dieu que c'est triste, Orly le dimanche, surtout avec Bécaud quand il s'époumonne à nous faire croire que "la solitude, ça n'existe pas" ! Quelle odieuse contrevérité : la solitude, je la fais croiser tous les jours, et surtout le dimanche. D'ailleurs, je hais les dimanches. Et je hais les aéroports. Et je n'aime plus Bécaud. Et personne ne m'aime. Et je pense à ce couple superbe dont vous décrivez la cassure parce que l'un des deux est en partance. Alors, ils pleurent. Je veux dire tous les deux. Pour moi, Jacques, si un jour vous m'incluez dans l'une de vos chroniques chantées, vous n'aurez pas à préciser la longueur du pronom. Je pleure au singulier. Je pleure de n'avoir pas à pleurer de joie comme ces deux là le feront quand ils se retrouveront. Parce qu'ils se retrouveront. Moi, je vois le temps qui s'égrène et érode la force d'espérer. La solitude ronge le pouvoir de séduction, affaiblit les énergies et enlaidit prématurément : la peau devient jachère sans le frottement amoureux. J'ai oublié sur mon front le poids de la caresse d'une aile qui viendrait s'y déposer...
J'ai perdu celle que j'aimais et chez qui j'avais déposé mon coeur. Ma belle hôtesse s'est envolée il y a bien longtemps. Elle est montée trop confiante dans un avion trop blanc... Moi, je n'avais pas grand chose à faire : de loin, surveiller sa route, veiller à ce qu'il ne quitte pas son couloir de navigation. Bonne latitude, bonne longitude, bonne position pour notre amour.
Mon amour, qui était aux cieux, pourquoi sa volonté n'a pas été faite ? Et pourquoi, dans ce pays imbécile où elle allait poser le pied, un gros avion aveugle est venu percuter le sien ? On ne m'a ramené qu'une mèche de ses cheveux et qu'un peu de poussière de son coeur. Le mien battait encore, mais était grièvement blessé.
Nom de Dieu que c'est triste, Orly, le dimanche quand on vous apprend ça !
Mon métier aujourd'hui me paraîtrait bien dérisoire si je n'avais pour rappel à l'ordre tous ces couples qui se tiennent par les yeux devant la porte d'embarquement. Je n'ose rien pour eux. Je les vois fragiles du haut de ma tour "d'y voir".
J'ai oublié de vous le préciser : je suis un bien triste contrôleur aérien...

Désorienté,
l'Aiguilleur du Ciel.

Demain : le jardinier.

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24 mars 2010 3 24 /03 /mars /2010 17:49

"Je ne rentre plus nulle part

Je m'habille de nos rêves."

Jacques Brel, "Jojo"

Salut Jacques,

Quand je t'ai vu partir, la dernière fois, tout habillé de raide dans ton costume de bois, j'ai le souvenir de m'être dit : "Cette fois, c'est la Faucheuse qui l'a fringué". Tu quittais là tes oripeaux empesés d'amis donnés à donner à des amis empressés...
A l'époque, j'avais encore l'atelier de couture, le petit salon d'essayage, et mes deux dernières ouvrières. L'une d'elles s'est souvenue d'avoir surpiqué bon nombre de manteaux de velours dont tu vêtissais les pauvres et les malandrins, et l'autre, d'avoir taillé dans les étoiles des toiles dans lesquelles les marins se mouchaient...
Et puis, un souvenir en appelant un autre, nous avons évoqué les crinolines et les gibus, dessinés pour un Bruxelles de la Belle Epoque qui n'en finissait pas de bruxeller ; les petits bustiers noirs où s'engonçaient tes bigotes, et les grands chapeaux des bergers, mais aussi les habits de lumière, le peignoir rayé de la "dernière" à l'Olympia, les multitudes d'uniformes, les soutanes, les vareuses, les tuniques et les robes de bal... Tout est aujourd'hui dans les penderies du temps, protégé par anti-mythe. Tant pis pour les amis empressés...
Je me souviens -non sans douleur- de tes harems de femmes qu'il fallait habiller sur mesure afin qu'elles dépassent les cadres des souverains poncifs de trois minutes : femmes altières, de cuir, que l'on gantait jusqu'aux coudes, que l'on bottait jusqu'aux cuisses et qui nous fouettaient à coups de billets de cinq cents francs ; femmes douces, de coton, que l'on noyait dans l'or et la dentelle, et qui s'envolaient quand même, en semant des baisers et en chantant à tue-tête : "Ne me quitte pas... Ne me quitte pas..."
Je garde aussi en mémoire l'image de ces pauvres coeurs en haillons qui revenaient de la bataille, meurtris et fendus. Il fallait leur tricoter des fourreaux de laine avant qu'ils ne repartent guerroyer...
J'ai vendu mon atelier, j'ai licencié mes couturières (elles ont trouvé d'autres "patrons" !), mais j'ai gardé quelques échantillons des meilleurs cuir, des plus doux velours et des plus fines dentelles. Juste assez pour confectionner à ton intention ce que j'ai mis des années à mettre au point : la combinaison intersidérale pour atteindre l'inaccessible étoile...

Le Costumier.

Demain : l'aiguilleur du ciel.

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23 mars 2010 2 23 /03 /mars /2010 18:13

"Toi,
Toi si tu étais le Bon Dieu

Tu ne serais pas économe
De ciel bleu."


Jacques BREL, "Le Bon Dieu"

Monsieur Brel,

Votre dernière commande m'est bien parvenue.
Mais, encore une fois, vous me faites souffrir.
Je suis bien vieux maintenant, et si, hier, j'ai été un brillant alchismiste des couleurs, aujourd'hui, j'ai le sentiment d'être devenu un bien pâle scribouilleur.
Que diable ne m'avez-vous pas demandé, qu'ensemble pourtant nous avons réalisé : un gris plus gris que le gris qui pousse un canal au suicide, un noir mat qui incite un rouge vermillon à l'épouser, un bleu puissant capable d'éclabousser toute une ville, une teinte vin blanc avec laquelle vous vous avez repeint tous les coeurs dès le printemps, de la laine caca d'oie pour les tricots des dames patronnesses... Sans compter tous ces cieux que vous m'avez donnés à peindre, ces espaces à décorer, ces personnages à colorer ; la plus haute en couleurs étant peut-être Frida, tantôt blonde, tantôt brune, tantôt séductrice, tantôt destructrice...
J'oublie les camaïeux couleur des tours de Bruges à Gand, les centaines de milliers de fleurs multicolores, et aussi les quelques idées noires ébène, le joli blanc purificateur qui rend la mort moins désespérante aux naufragés, et encore les éléphants roses et les pensées moroses...
Je passe sur les faubourgs délavés, les enseignes ternies, les blasons à redorer, les sirènes écaillées...
Je ne m'étendrai pas plus sur le noir encre de Chine dont nous aspergions vos nuits, et le blanc laiteux des petits matins paumés, pas plus que sur le vert tendre de vos espoirs marbrés de veinules sépia...
Mais aujourd'hui, monsieur Brel, que me demandez-vous là : quatre tonnes de bleu ciel pour vous et votre ami Gauguin !
Hélas, mon laboratoire n'est plus encombré que de quelques pots poussiéreux de gris anthracite et de marron béton...
Les hommes nous ont tout sali, monsieur Brel, les hommes nous ont tout détruit.
Je n'ai plus goût à rien. J'ai perdu la notion du beau.
Je suis désolé de ne pouvoir, pour la première fois, vous satisfaire : je ne fabrique plus que de conventionnels albums à colorier...
Cordialement.
Votre dévoué,
Le marchand de couleurs.

Demain : le costumier.

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en essayant le plus possible
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