Il me semble qu'on ne le sait pas assez, ou
qu'on ne le sait plus, ou bien encore qu'on ne l'a jamais su, mais le professeur Lucien Israël, grand ami de Jacques Brel, a écrit à la
mort de ce dernier, après lui avoir prodigué tous les soins qui se puissent être, un texte magnifique, que je viens de retrouver dans mes jeunes et vieux papiers, en l'occurence dans les archives
du "galinero gris" (le poulailler gris") pendant de la "casa azul" de ma grande amie Frida Kahlo (Mais de tout cela je vous reparlerai...)
Je vous livre donc ce texte du célèbre cancérologue, prouvant s'il en était besoin, que les chirurgiens ne sont pas que des mécaniciens, mais peuvent se révéler poètes quand l'occasion se
présente.
DE L'AUTRE COTE DU MASQUE
Au Nord-Est, ce soir-là, presque sans prévenir, le sang se mit à couler à sang inverse. On pouvait depuis l'univers où tu te concentrais entendre le coeur se hâter,
battre d'avance vers son dernier duel.
Piège de l'oubli tendu dans l'invisible ; dents serrées, les yeux ouverts.
De l'autre côté du masque.
Longue nuit, l'âme aux aguets. Puis à l'aube, sous quelle poussée les portes du temps se sont entrouvertes ?
Et soudain, îles, chansons, ratures du destin, tout était là, sous ton regard : la mer qui t'avait bercé, la peau que tu avais aimée, la musique et les paroles qui avaient habité l'éternité de ta
douleur, la vie qui s'était perdue dans le dédale des miroirs. Tout était là.
Pour un unique instant.
Dans tes yeux qui, sans se refermer, emportèrent très vite, de l'autre côté des jours, une partie de la maigre joie qui restait.
Quelques-uns, après, s'en vinrent scruter la juste paix de ton visage.
Quelle paix ? Il n'y a pas de paix.
Quelle justice ? Il n'y a pas de justice.
Il n'y a que la colère et le mépris, la trahison et le silence, le combat et la défaite.
Toi, toi, tu avais appris cela, et depuis longtemps, tu te taisais.
Où que tu sois, sur les mers bleues et vides de tes rêves, dans les carlingues de ta nudité, salut.
Lucien Israël