3 novembre 2010 3 03 /11 /novembre /2010 18:20

 

                                           "Vénus Noire" d'Abdellatif Kechiche. Photo DR

  

                              PHENOMENE DE NOIRE  

 

Tout commence, dans ce film sans générique - parce que sans origine ? - avec un cours d’anatomie appliquée. Mais en lieu et place de la grenouille disséquée, c’est une vulve de femme qui est présentée dans son bocal de formol et dans l’enceinte de la vénérable académie de médecine de Paris, par le célèbre naturaliste Georges Cuvier. Il n’arbore rien moins, avec le sérieux requis, que la matrice pour amateur d’une femme qui, par ses attributs, a interrogé l’humanité. Elle s’appelait Sarah.

Darwin et Barnum sont convoqués ensemble pour la portraiturer ; les oisifs et les oiseux de passage se chargeant de la propulser dans l’histoire. Pourquoi est parvenu jusqu’à nous ce parcours de femme au point qu’il fasse argument ? Parce que l’animal pensant et riant qui est en nous se repaît des différences. Entre le nain polonais et le géant irlandais, entre David Lynch et Tod Browning, il restait de la place pour Abdellatif Kechiche et sa Vénus Hottentote.

Il est suffisant de penser que notre drôle de dame est dotée d’un fessier et de parties génitales disproportionnés, qu’elle est noire, que nous sommes en 1815 pour reconstituer une histoire qui repose sur des faits bien réels, malgré une biographie lacunaire. On sait tout et rien sur Sarah Bartman.

Ce long-métrage (2 h 40) d’un réalisateur qui a déjà fait ses preuves, va autant intéresser les amateurs de cirque, les adeptes de sadomasochisme, les férus d’histoire, les anticolonialistes, les abolitionnistes de l’esclavage et de toutes les formes de servage.

Une question parcourt le temps et les lieux où  elle survécut : était-elle consentante, elle qui, née tout en bas de l’Afrique, capturée comme un orang-outang à qui on la compare, jouant, dansant, obéissant au fouet de ses souteneurs ? Passées les images saccadées des cénacles où elle remue du popotin pour amuser Londres, où elle joue du tambourin et surjoue la bête féroce qu’elle n’est pas, on la retrouve, en coulisse, cigare et alcool donnés à ses lèvres en quantité, commentée et commentant en un improbable langage, son ambigu numéro de duettiste.

Consentante ? Résignée ? Femme publique ? Artiste ? Esclave ?

Du Cap à Londres puis à Paris où elle est vendue à un montreur d’ours, Sarah (magistralement interprétée par la cubaine Yahima Torres), n’est-elle pas le miroir grossissant de la femme-objet, instrument à hanche double, hérault d’une catégorie de femmes que l’on croise aujourd’hui encore tous les jours dans la rue, bafouée, avilie, trop "touchée", trop salie ? C’est à Paris que se condensera le destin de - dixit Libé - , "la Freak du sud". Rien ne sera épargné de sa déchéance, dans l’alcool et le stupre, de sa récupération au nom de la science, non sans avoir insisté sur des scènes sexuelles sans équivoque (avec petit clin d’oeil anachronique au fétichisme des bottes cuissardes).

Après sa mort, son corps sera moulé, puis disséqué. Au nom de la science. Au nom de la repentence, il sera "rendu"  à sa terre natale, au Cap, en 2002 seulement.

 

Joël Fauré

 

 A lire :

Venus et Hottentote. Sarah Bartman (Carole Sandrel, préface de Jean-Denis Bredin) Editions Perrin.

 

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commentaires

le Bas des Dames 09/11/2010 11:06


Salut, l'écrivain.

Je suis ravi que vous ayez écrit sur ce sujet et vous l'avez fait aussi pertinemment que l'on pouvait s'y attendre.
Un beau sujet pour vous... Pour un peu on aurait un autre livre bientôt !?

Amitiés,
Amandier


jeanne 05/11/2010 07:00


je me demandais si j'y allais
bon je vais y aller

je t'embrasse cher toi


Alba 04/11/2010 10:22


Vous revenez "en force"cher Joël avec cette Sarah ! Oui je lirai et j'irai voir le film s'il est programmé chez nous. Heureuse de vous retrouver.


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