2 décembre 2008 2 02 /12 /décembre /2008 15:20

L'homme : Si je vous apprends à écrire, vous saurez m'apprendre autre chose que la danse de Saint-Guy ?

La femme : Volontiers. On va d'abord commencer par quelques faux-pas. Mais imaginez d'abord : le climat du vendredi soir, en été, à cinq heures et demie de l'après-midi. On s'apprête à quitter le labeur pour se réjouir l'âme et le corps. Ce soir, sous les girandoles, sur le carreau à peine attiédi, les filles auront sué, mais au sortir de la douche, elles mêleront leurs délicates fragrances à celles de la nuit. Il flottera dans l'air du soir un parfum frais et sauvage. Quoi de plus délicieux ? Elles vous ouvriront leurs bras et vous vous laisserez guider. Et sans jamais avoir valsé de votre vie, vous serez tout à coup ailé, transporté, un peu comme ça...

(Elle lui saisit les deux mains et lui fait entonner une ronde.

Ils s'arrêtent.)

L'homme : Quel est le bon vent du large qui nous a emmenés ?

La femme : La réponse est dans la question : large. C'est bien, hein ? Regardez-vous dans mes yeux, vous allez vous trouver brillant. Belle revanche : c'est un plat qui se déguste tiède et qui garde sa saveur quand il refroidit.

(Après un temps :)

Je suis née dans une famille riche jusqu'à l'indécence, dans un château à la frontière de l'Espagne et du Portugal.

(Durant cette tirade, l'homme et la femme marchent de front, en formant un cercle.)

Ma mère est morte jeune dans un accident de moto sur la route qui conduit du Lieu-Dit au Chef-Lieu. Je suis arrivée en France où j'ai été élevée. Je me souviens qu'il y avait un garage près de la grande maison de mon père, à l'angle de la rue de Douce Dame et de la rue des Cailloux Gris. Je me souviens du garagiste. Un homme bon à cheveux blancs. Il était italien. Toujours penché dans le ventre des beiges, bistres, grèges et grises arondelles. Il avait un beau sourire rassurant ; un regard bleu bienfaisant. Chez lui, ça sentait bon l'huile froide et l'apéritif anisé. Je me souviens encore que j'aimais me promener le long du ruisseau où l'on draguait pour des châteaux de sable. Vous n'imaginez pas tout ce qui pouvait être dragué. Et savez-vous ce qui a été dragué un jour où il y avait anguille sous roche ? (S'interrompant brusquement.) Arrêtons-nous : un fiacre insiste pour passer... Savez-vous ce qui a été dragué ? Ah, ça ! On ne peut pas dire que ce soit commun...

L'homme : Ne me le dites pas. Je suis effrayé à l'idée qu'on ait pu draguer autrement autre chose que d'habitude.

La femme : Ah ! La force des habitudes ! Faites tirer une calèche par des dromadaires, et vous verrez qu'on viendra se plaindre qu'on les a rompues, les habitudes. Il faudrait qu'un grelot s'agite, qu'une musiquette s'autodiffuse quand un conditionnement commence à opérer. Alors, vous ne voulez pas savoir ce qui a été dragué ?

L'homme : Non, vriament. Regardez plutôt : on vient vers nous.

La femme : Encore ? Arrêtez votre cinéma.

(A suivre.)

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commentaires

Joël Fauré 03/12/2008 12:02

"On n'en finit pas de courir après les rêves qu'on avait quand on était petit"
"S'il me fallait être un adulte, il me faudrait jouer"
Jacques Brel.

AURORA 03/12/2008 04:15

Souvenirs, nostalgie, imaginaire...
De l'enfance, toujours de l'enfance.
Comme les mots que vous mettez dans la bouche de cette femme sont beaux!

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