12 mai 2010 3 12 /05 /mai /2010 15:48

"Je m'appelle Zangra hier trop vieux général

J'ai quitté Belonzio qui domine la plaine

Et l'ennemi est là ; je ne serai pas héros"

 

Jacques Brel, "Zangra"

 

Cher Monsieur,

 

Je m'appelle Zangra et je suis un vieux général, témoin du mariage entre deux inspirations, deux respirations : "Le Désert des Tartares", le livre important de Dino Buzzati, et votre superbe chanson qui porte mon nom, et où vous m'avez incarné...

Ce soir, à l'issue d'une pénible journée, je prends la liberté de vous écrire cette lettre où, pour la première fois, j'effeuille les fleurs de mon jardin secret. J'en ressens le besoin. Je n'espère qu'une chose, c'est que vous me lisiez jusqu'au bout. Peut-être y touverez-vous quelque matière à construire un autre monument à la gloire de la chanson, celle qui pourrait dissuader l'âme d'un canon...

 

Je vais vous faire un aveu, Jacques... Me permettez-vous de vous appeler Jacques ? Je ne voudrais plus jamais avoir à me sacrifier pour ces sempiternelles remises de décorations. Aujourd'hui, j'étais à l'autre bout de la France, et pour quoi faire, je vous le demande ? Serrer toutes ces mains sales et grasses qui, le soir venu, iront caresser les blondes chevelures des call-girls de luxe obtenues contre faveurs, épingler sur d'asthmatiques poitrines ces insignifiantes médailles et donner l'accolade à ces vieillards qui sentent le vieux poivre, et tout cela en restant dans le champ de la caméra, en feignant d'écouter des discours isnsipides... en pleine chaleur... devant ces colonnes d'armées trop bien rangées, trop... carrées. Que pensez-vous de l'armée, vous, Jacques ? Ne me répondez pas. Comme je vous comprends. Voyez-vous, l'armée, c'est une mécanique où tout semble sonner juste mais où tout est faux. Tout.

Et si vous aviez vu la tête du nouveau ministre de la Défense, cet après-midi ! Trop petit. Trop timide. Pas à la hauteur. Je l'ai senti quand je lui ai serré la main : elle était moite. Il était mal à l'aise ; il avait l'air d'un enfant qui ne sait que faire au milieu de tous ses jouets. Et moi, j'aurais donné tout l'or du monde pour être l'opérateur qui tenait la caméra qui nous filmait, ou le spectateur qui nous regardait suer... C'est terrible Jacques, terrible, la façon dont j'ai pris conscience aujourd'hui combien je désteste... Pardonnez-moi, ce soleil aura trop chauffé mon vieux crâne dégarni... J'écris n'importe quoi...

 

Je n'ai jamais eu d'ours en peluche. Non, je n'ai jamais eu d'ours en peluche. Mon père ne m'achetait que des soldats de plomb. Je passais des matinées entières à les aligner en rangs plus ou moins bien disciplinés. Je les prenais comme ça, entre le pouce et l'index, et les faisais miroiter sous la lampe. Ils brillaient de tous leurs feux, de toute leur cuirasse, et il faut dire qu'ils me faisaient un peu peur. Je ne comprenais pas bien leurs attitudes : bras levés, torses bombés, membres tendus... On les avait ainsi coulés dans le métal pour traduire la vérité. Mais moi, je rêvais à autre chose : aux jeux de cubes, aux dominos et aux aventures que dessinait si bien Benjamin Rabier. Mon père m'en voulait de ne pas lui ressembler. Ma mère, elle, était la plus douce des mères. Elle aurait souhaité que je devinsse médecin. Je la revois, les matins d'école, m'embrassant tendrement. Elle me glissait dans la poche l'argent du chausson aux pommes de dix heures. Tous les mardis, elle corsait l'ordinaire et me gratifiait de vingt centimes supplémentaires. Je courais acheter des billes. Mais mon père me les confisquait. A la place, il me refilait une poignée de nouveaux soldats. Pour "compléter la collection", disait-il. Ah ! Malheureux soldats ! Je les aurais bien volontiers tous rangés dans la boîte à coton de maman...

 

"Le jour du quatorze juillet / Je reste dans mon lit douillet / La musique qui marche au pas / Cela ne me regarde pas / Je ne fais pourtant de tort à personne / En n'écoutant pas le clairon qui sonne"... Vous reconnaissez ces paroles ? Elles sont de votre ami Brassens. Si vous saviez combien j'aurais aimé être Brassens ! Par contre, je doute fort que lui eût aimé être général... Et cette phrase terrible, et tellement vraies d'Aldous Huxley, la connaissez-vous : "Il y a trois sortes d'intelligence : l'intelligence humaine, l'intelligence animale et l'intelligence militaire" ?

 

Et les femmes ? Parlons-en, des femmes ! Elles parlaient toutes d'amour et moi, de mes soldats. Un jour, j'ai voulu parler d'amour et elles m'ont demandé des nouvelles de mes soldats. Une seule a accepté de dormir souvent seule dans notre lit : ma femme. Que j'aimais. Tiens, que j'aimais ? Et qui m'aimait, tel que j'étais. Il n'y a plus de grades ni de galons sous les couvertures... Je vis depuis trente ans avec ma femme. La même... Avec pour solde de tout compte, savez-vous quoi ? Un solde débiteur, un grand trou noir dans notre couple. Un grand néant. Nous avons pourtant tout essayé, tout. Les traitements, les cures, les pélerinages ; nous avons consulté les plus éminents spécialistes. Rien. Nous n'y sommes pas parvenus. Il fallait se rendre à l'évidence : nous ne pouvions pas avoir d'enfant. Jamais je n'ai pu, au retour d'une manoeuvre, me pencher sur un berceau où sourirait un morceau de nous-mêmes. Je n'ai pas pu faire d'enfant à ma femme. Quant à vous, Jacques, je crois que vous lui en avez donné trois, c'est bien ça ? Et moi, au lieu de ça, des ordres à donner, des inspections de guêtres, des visites et tous les matins retrouver ce petit bureau triste sentant la ratatouille de l'ordinaire, aux murs tapissés d'insignifiantes victoires, et ce vieux drapeau tricolore dont le blanc jaunit de jour en jour... Chienne de vie...

 

Pourquoi faire des phrases ? Vous voyez, Jacques, j'ai raté ma vie. Mon entourage me considère comme un brillant officier, cité dans tous les discours, Croix de guerre, Légion d'honneur, Commandeur des Arts et Lettres ; c'est tout juste si on ne rajoute pas  : abonné au "Figaro" et à "La vie des bêtes"... Pour tous, je suis l'exemple même de la réussite... Et pourtant, parvenu à l'apogée, je m'aperçois que je n'ai pas escaladé la bonne montagne... Tout est en porte-à-faux, tout : ma situation, ma famille, mon idéal... Si vous saviez, Jacques, combien j'aurais aimé m'occuper du petit cinéma d'Atuona... J'ai réussi dans un créneau que je hais. C'est le comble du malheur pour un seul homme de n'avoir pu concilier le dit et le non-dit, l'être et le paraître...

 

Tout en haut de la hiérarchie, dans ma tour d'ivoire, je termine mes jours en ressassant mes souvenirs et en m'inventant des histoires qui ne m'arriveront pas... Très souvent, je glisse un disque de vous dans le lecteur et je me prends à frissonner, à rêver... Et mes yeux s'embuent toujours quelque peu... Je réfléchis : chacun est-il vraiment à sa place ici-bas ? Occupe-t-il l'alvéole dans lequel il se sent à l'aise et où une graine, un jour, l'a fait pousser ?

Jacques, je vous serre dans mes bras.

 

Général Zangra

 

Prochainement : le fataliste.

 

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commentaires

AURORA 13/05/2010 04:45


Réservons au Général Zangra une place sur "Le Rivage des Syrtes", il n'y sera pas dépaysé....


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